Entraînement

Deux femmes terminent leur course dans le bois de Vincennes. Essoufflées, elles partagent une bouteille d’eau sur un banc.

— Alors, on décroche une médaille cette année tu crois ? fit joyeusement Jade, la plus jeune des deux, et aussi la plus endiablée.

— On verra bien, répondit Annäelle sagement.

— Je suis sûre qu’on va gagner, ça fait cinq mois qu’on s’entraine !

— On va essayer…

Les réponses un peu rabat-joie n’eurent aucun effet sur la plus jeune. Elle était toujours aussi énergique malgré l’entraînement. Elle dessinait des petits bonds en se dirigeant vers sa voiture garée, pendant que son amie la suivait.

— Bon, on se voit dimanche pour la course, dit doucement Annäelle.

— Avec la super pêche ! termina son amie avec un large sourire.

L’entraînement avait été difficile, l’attitude joyeuse et optimiste de son amie l’irritait. Elle l’appréciait pourtant profondément, mais elle se sentait susceptible… fatiguée avec des maux de tête incessants. Retrouver le calme de sa voiture lui fut salutaire avant de démarrer. Mais les embouteillages inévitables à cette heure de l’après-midi ne firent rien pour l’aider. Si bien qu’une fois enfin chez elle, Annaëlle s’écroula comme une enclume et dormit sans avoir dîné et sans même avoir quitté sa tenue de sport.

Au matin de la course, ses maux de tête s’étaient à peine améliorés. Mais l’enthousiasme de Jade était communicatif. Annaëlle était tout de même motivée. Elles accrochèrent leurs dossards et se placèrent dans la zone de départ, au milieu de 43 754 autres participants.

Au coup d’envoi, la masse de compétiteurs commença doucement à marcher. Trop entassés pour pouvoir courir. Puis quelques minutes plus tard, les deux amies attaquaient sérieusement leur course, la plus jeune surveillant sa montre pour vérifier si elles étaient dans les temps qu’elles s’étaient fixées. Elles avaient même un peu d’avance, la course partait bien… à l’évidence.

Mais au septième kilomètre, la plus calme des deux ralentit la cadence et s’arrêta sur le côté. Inquiète, son amie la regarda en lançant « quelque chose ne va pas ? » Elle eut comme seule réponse la terrible vision de son amie qui chute lourdement sur le sol.

Paniquée, elle s’approcha d’elle pour l’aider tout en appelant de l’aide. La sécurité civile ne tarda pas à arriver pour l’emmener sur un brancard, bientôt assistée des sapeurs-pompiers de Paris, puis d’une équipe du SAMU.

Lorsqu’elle se réveilla, elle se trouvait dans un lit d’hôpital. Le visage de son amie n’était plus aussi souriant qu’à l’accoutumée. Elle pleurait et semblait profondément inquiète, elle s’approcha tout de même d’elle pour l’enlacer.

Jade raconta ensuite ce qui s’était passé. La course, la chute, l’arrivée des secours, l’inquiétude du médecin, les scanners, les diagnostics… Elle n’avait dormi que trois heures, pourtant une terrible nouvelle avait eu le temps d’arriver. C’est le médecin en personne qui lui apporta ce sinistre diagnostic. Il fit ça d’une manière détournée, demandant dans un premier temps s’il y avait des personnes sujettes à des cancers dans la famille. Elle répondit par la négative. Le médecin ne perdit pas plus de temps. Elle était atteinte d’une tumeur au niveau du cerveau, à un stade plus que préoccupant. Pour une femme de 29 ans, c’est quelque chose de rare.

Mais avant d’avoir le temps d’assimiler l’annonce, le médecin enchaîna : il lui fallait prendre une décision difficile. Vu l’état actuel de la tumeur, l’opération était risquée. Dans le cas où elle se passe parfaitement, ce qui n’était absolument pas garanti, elle avait une chance sur trois de passer l’arme à gauche. Et même dans le cas où elle survivrait, le risque de séquelles irréversibles était bien réel.

L’autre alternative n’était guère plus réjouissante. Ne pas opérer c’était la certitude que ce genre de malaise se multiplie, avec une espérance de vie qui ne dépassait pas les deux ans. Jade se remit immédiatement à pleurer, anéantie par la nouvelle qu’Annaëlle n’avait pas encore intégrée. Le médecin suggéra aux deux femmes de prendre quelques jours pour réfléchir.

— Tu veux que je prévienne Romuald ?

— J’ai déjà du mal à le récupérer, ce n’est pas ça qui va m’aider. Je préfèrerais qu’on aille chez toi.

Les deux amies quittèrent l’hôpital et s’installèrent dans l’appartement de Jade qui avait commandé un plat pour la réconforter. Malheureusement, ce fut un gâchis car aucune d’elles n’avala quoi que ce soit.

Jade remit le sujet de Romuald sur le tapis, suggérant au moins de le consulter sur la décision à prendre. Mais pourquoi le consulter ? Cet homme l’avait abandonnée au moment où elle avait besoin d’être soutenue. Lors d’une nuit maudite, enceinte à son sixième mois elle avait eu de vives contractions. La perte de leur bébé mort-né avait changé l’attitude de son mari. Au début bienveillant, il avait fini par devenir distant. Jusqu’à suggérer de faire une pause dans leur relation.

Depuis, elle vivait seule dans l’espoir de le récupérer, mais les rares fois où elle parvenait à le rencontrer l’échange était froid, sinon tumultueux. Elle était incapable de réaliser qu’elle traversait une dépression. Du coup elle se réfugiait dans le sport en attendant que les choses s’arrangent.

Et maintenant, ça ! C’était abominable de voir combien la réalité pouvait être froide, dure, impitoyable et cruelle. Les deux amis partagèrent une après-midi sinistre, meublée par de longs moments de silence ponctués par de nombreuses crises de larmes.

— Je crois que je ne l’ai jamais aimé, lança soudainement.

Jade resta sans voix.

— Quand on est sorti ensemble, continua-t-elle je pensais l’aimer, on partage la même passion pour le sport. Et le mariage a tellement rendu ma mère heureuse que j’ai cru l’être moi-même… Mais ça ne suffit pas. Et puis, comment aimer un ingrat de cette espèce ? Il ne pense qu’à lui. Ça fait des mois que je me bats pour sauver notre mariage mais lui n’a pas l’air de le vouloir… Maintenant, je risque mourir et je n’ai même pas envie qu’il soit là. De toute façon je vais finir par mourir alors autant arrêter de me voiler la face : mon mariage est un fiasco.

Jade confia qu’elle n’aimait pas non plus la voir tout donner pour récupérer un homme ayant aussi peu d’égards pour elle. Sur ces mots, Annaëlle se leva d’un air résolu et annonça que sa décision était prise. Elle choisissait l’opération. Elle argumenta sa décision d’une manière aussi simple que rationnelle : se faire opérer, c’était peut-être mourir tout de suite. Ne rien faire, c’était la certitude de mourir après une longue agonie. Telle était sa vision de la réalité, et sa décision paraissait aux deux femmes parfaitement logique.

La veille de l’opération, elle écrivit une lettre à son mari, lui expliquant toute son amertume. Elle expliqua aussi son état de santé et l’intervention qu’elle allait subir. Elle lui fit aussi ses adieux par écrit, préférant ne pas le revoir si elle devait disparaître. Elle donna ensuite cette lettre à son amie en lui demandant de la poster une fois l’opération commencée.

Elle passa ensuite une très bonne nuit. La plus reposante depuis bien des mois. Puis elle se rendit à l’hôpital, sûre de sa décision, toujours accompagnée de son amie, qui se révélait être une véritable sœur pour elle. Une sœur qu’elle allait peut-être ne plus jamais revoir. L’anesthésiste lui injecta la dose adaptée pour l’endormir… En principe pour quelques heures seulement. En principe.

Elle passa huit mois dans le coma. Lorsqu’elle se réveilla, elle avait l’impression que sa tête était prise dans un étau qui continuait de serrer. Le personnel soignant s’activa en la voyant revenir à elle. Le médecin vint lui parler mais elle ne comprit pas. Puis ce fut Jade qu’elle reconnut, mais elle ne put lui parler. Elle n’en est pas tout à fait sûre, mais elle eut aussi l’impression que Romuald passa la voir également.

Elle se sentait comme au fond d’un aquarium, en décalage avec la réalité. Tout ce qu’elle voyait semblait ralenti et distant. Elle dormit de nouveau pendant plusieurs heures. Si le monde qui l’entourait semblait éloigné, sa conscience d’elle-même était cependant parfaitement intacte. Elle était vivante, et ça, elle l’avait bien compris. Restait à savoir dans quel état elle était.

Dans les jours qui suivirent, elle parvint à communiquer. Apprendre ce temps passé dans le coma la renvoya dans les bras de Morphée pendant deux jours. Mais encore une fois, elle avait survécu. Bientôt, elle allait avoir un nouveau choc : celui de constater l’état de son corps affaibli par l’opération et par le temps passé allongé. Elle avait perdu un tiers de son poids. Certes, elle sentait l’extrémité de ses membres et parvenait à les bouger, mais c’était au prix d’un terrible effort suivi d’une douleur insoutenable. Pas une fois depuis son réveil elle n’avait pu parler à son mari.

Dix jours plus tard, elle arriva sur un fauteuil roulant dans un centre de rééducation, toujours aidée de son amie. C’était une femme à bout de forces. Éteinte physiquement comme mentalement. L’opération n’avait pas causé de lésion définitive, mais elle allait devoir réapprendre à marcher, et elle n’en avait aucune envie. Elle qui était autrefois marathonienne, elle était aujourd’hui incapable de tenir debout. De fait, elle s’était autoproclamée « la brisée ».

Soutenue par son amie, elle avait accepté de faire les exercices de rééducation. Mais son mental d’acier l’avait abandonnée et la douleur emportait le moindre soupçon de volonté. Se tenir debout en se tenant au mur fut le premier exercice, exercice qu’elle abandonna à plusieurs reprises. Mais si elle semblait vide de toute énergie, elle ne l’était pas vraiment. Au plus profond d’elle, il se passait quelque chose de décisif. À chaque fois qu’elle essayait un exercice, une étincelle s’illuminait. Son goût pour l’effort revenait, elle se donna alors corps et âme à multiplier les tentatives. Elle ne luttait plus pour retrouver un amour perdu, non. Elle se battait pour elle-même, pour son propre bien. Au moment où elle réalisa cette formidable vérité, son esprit d’acier revint progressivement, se renforçant à chaque exercice.

Le travail était douloureux et pénible. Répété chaque jour, il semblait infini et les résultats négligeables. Mais il n’était pas sans bénéfices. Alors que les jours se transformaient en semaines et les semaines en mois, plus personne n’aurait reconnu la brisée qui avait été un jour admise dans ce centre de rééducation. À force d’entraînement, son corps était redevenu fort. Ses bras agiles, son dos musclé et tout particulièrement, sous ses cuisses roulaient des muscles aussi durs que le bois. À l’âge de trente et un ans, la brisée était devenue plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Elle avait souffert mille morts, et elle y avait survécu. Elle était à nouveau entière.

C’est le coup d’envoi ! Le chronomètre est lancé. Les 47 825 participants se lancent. Cette anonyme au milieu de la foule commence à une allure très raisonnable. Elle se sent en parfaite santé. Néanmoins, pas question de faire l’erreur d’aller trop vite dès le départ et de malmener son corps si précieux. Elle prend le temps de respirer profondément, de ressentir pleinement les bienfaits de sa respiration. Chaque muscle continue de se réveiller pour se préparer à l’effort. Cette allure modérée fait que la plupart des participants la dépassent, mais ce n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Elle sait que pour réussir un marathon, il faut passer la ligne d’arrivée. Être le premier au dixième, vingtième ou trentième kilomètre n’apporte strictement rien. C’est souvent cette précipitation qui conduit la plupart des coureurs à l’échec.

Ainsi, elle prend son temps. Dès le troisième kilomètre, elle remarque que tous les participants avec qui elle a l’habitude de concourir sont déjà loin devant. Elle est entourée de personnes plus âgées, d’une condition physique moins bonne. Ils courent tout en observant le paysage ou en discutant. Ce ne sont pas des athlètes hors pair, simplement des personnes qui apprécient l’évènement sans être en quête de médaille. Elle apprécie cette atmosphère. Elle la trouve presque plus respectable que celle de la compétition dans laquelle elle baigne d’habitude. Alors elle en fait autant. Elle sourit aux spectateurs qui l’applaudissent. Elle leur fait signe de la main. Une adolescente remarque le prénom qu’elle porte sur son maillot et l’encourage en applaudissant. Touchée, Annaëlle lui envoie un bisou soufflé dans un large sourire. Elle se sent bien, vraiment heureuse dans l’instant présent.

Vient un moment où elle trouve cette cadence sensiblement trop lente. Comme si son corps réclamait d’aller plus vite et qu’il était désireux de dépenser son énergie. Elle l’écoute. Avec grâce elle augmente sensiblement sa vitesse, avec la ferme intention de ne plus jamais ralentir jusqu’à la ligne d’arrivée. Elle apprécie toujours autant cette course. Cette nouvelle allure la pousse à respirer à pleins poumons et elle ressent encore plus le bien-être du sport. C’est à son tour de dépasser ses premiers concurrents. Elle continue de longues minutes à ce rythme qui lui convient mieux, toujours en appréciant le paysage. Soudain, elle remarque un T-shirt qu’elle connaît. C’est l’une des membres de son club qui est partie beaucoup trop vite. Celle-ci continue sa course avec peine en respirant bruyamment. Elle s’arrête à sa hauteur et échange quelques mots encourageants avec elle.

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Mais cette baisse de cadence ne lui convient pas, son corps le lui fait sentir : elle ne doit pas ralentir maintenant. Elle abrège alors l’échange sur un « Allez, bon courage ! » puis repart. Elle pensait l’échange terminé quand elle entend « Allez, ma belle ! Gagne la course ! » Cet élan de bienveillance lui fait chaud au cœur. Si bien qu’elle sent l’émotion monter. Elle pourrait presque en pleurer tellement elle est fière d’être là, réellement reconstruite. Elle se contente d’un signe de main sans se retourner.

De nouveau à sa vitesse et seule face à sa course, elle sourit. Gagner la course, en voilà une idée saugrenue ! Elle a pris beaucoup de retard et c’est son premier marathon depuis l’opération. Participer est déjà une victoire, finir serait la plus belle de toutes. Pourtant elle se sent prête à le faire. Elle court maintenant depuis quarante-cinq minutes et n’a pas encore atteint le dixième kilomètre. Gagner la course n’est plus une option : elle a accumulé trop de retard. Sereine, elle accepte de courir sans chercher la victoire.

Pourtant, son corps continue de l’appeler : encore ! Dans sa tête, les mots résonnent « Allez, ma belle ! Gagne la course ! » Encouragée à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, elle se décide alors d’accélérer encore. Toujours avec l’idée de ne plus perdre de vitesse. Elle franchit le dixième kilomètre à cinquante-deux minutes de course, ce qui serait une performance admirable pour quelqu’un qui ne fait pas de sport. Mais pour elle, ce temps signifie sept minutes de retard. Ce qui est acceptable pour « Annaëlle la brisée ». Elle continue de filer à la vitesse que son corps lui réclame. Cette vitesse qui la fait se sentir véritablement vivante et brûlante d’énergie !

Elle ne le sait pas, mais elle court à 12,9 kilomètres par heure ce qui est bien au-delà de sa vitesse habituelle. Pourtant, elle se sent parfaitement bien. De nouveaux partenaires de son club sont dépassés. Elle les salue brièvement mais reste concentrée. Elles sont pourtant nombreuses autour d’elle : dès la première difficulté rencontrée, l’humain se met à se plaindre… La fatigue, le soleil qui tape, les douleurs aux pieds, la difficulté de la course… Toutes ces remarques se font entendre autour d’elle. Pour elle aussi le soleil tape, pour elle aussi ses pieds sont douloureux, mais la brisée a appris à souffrir. Elle a traversé bien pire que ça… Tellement pire qu’aucune de ces remarques n’atteint la quiétude de son esprit. Au contraire, ça ne fait que renforcer sa détermination.

À l’inverse, les applaudissements encourageants lui vont droit au cœur. Car aux choses positives, elle est pleinement ouverte. Véritablement en transe, elle continue, concentrée sur sa respiration. Sans même qu’elle ne s’en soit rendue compte, elle a augmenté encore sa vitesse. Il se passe quelque chose qu’elle n’a pas inclus dans les pronostics de sa propre course : son rapport poids-puissance. Elle imaginait que sa maladie n’avait fait que l’affaiblir, ce n’était que partiellement vrai. Sa maladie lui avait aussi retiré presque un tiers de son poids. Elle avait certes repris du poil de la bête depuis son opération, mais pas son poids de l’époque. De nouveau en pleine possession de ses moyens et avec en prime, un corps plus léger, la brisée était devenue une coureuse hors pair. Elle parcourait le chemin sans se rendre compte qu’elle était en train de réaliser la meilleure performance de sa vie.

Elle ne remarqua pas le panneau des 20 kilomètres. Un manquement bienheureux, car réaliser combien elle était en avance sur son temps lui aurait fait peur. Au lieu de ça, elle restait parfaitement concentrée, sereine. Presque méditative dans ce bien-être que lui offrait son corps en action.

Le soleil commençait à devenir plus pesant et elle se dirigeait naturellement vers les endroits ombragés. Elle restait le long des bâtiments ou à l’ombre des arbres autant qu’elle pouvait, mais toujours sans ralentir. Elle arriva au stand de boissons et fruits de mi-parcours. Elle s’imaginait ne pas avoir franchi les 20 kilomètres donc elle eut du mal à savoir où elle se trouvait dans la course. Mais ça n’a pas d’importance, sans même demander aux personnes qui tiennent le stand, elle repart aussitôt.

Une bouteille d’eau à la main, elle s’hydrate à plusieurs reprises tout en conservant son allure. Puis elle vide ce qui reste de la bouteille au sommet de son crâne. Coiffée en queue de cheval, l’eau se répand dans sa chevelure et coule autant sur sa nuque que sur son visage. L’effet est agréable et elle n’a que faire de l’image qu’elle donne. Elle est en phase avec son corps. Une plénitude physique qu’elle ressent pour la première fois depuis l’opération. Cette sensation est merveilleuse. Elle est heureuse. Simplement heureuse d’être là, vivante. Entièrement concentrée sur une seule chose : sa course. Et au plus profond d’elle, elle ressent son corps qui l’appelle : encore.

Confiante et enhardie, elle augmente un peu plus sa vitesse qui est à présent suffisante pour qu’elle dépasse sans difficulté des groupes entiers de concurrents. En fait, elle a l’impression que les coureurs sont figés et qu’elle remonte tout simplement la course, seule. Seule et heureuse. Pendant plusieurs longues minutes, personne ne parvient à dépasser la brisée qui se sent aussi légère qu’un oiseau, mais aussi puissante qu’un ours.

Pour la première fois depuis plus de quarante minutes, un concurrent la dépasse ! Un homme assez grand, fin, qu’elle n’a jamais vu auparavant. Il court à peine plus vite qu’elle, donc elle a tout le temps de l’observer. Il porte un T-shirt noir, orné du logo « Iron Man Finisher ».

« Pas moyen de lutter contre ça » se dit-elle dans un sourire. L’homme continue de prendre de la distance et bientôt, il sort de son champ de vision. Mais c’est sans importance. Elle ne court pas pour gagner, elle court pour ce qu’elle est en train de vivre : sa renaissance !

Les minutes défilent aussi vite que les kilomètres, et soudain, une charmante crinière blonde pointe l’horizon. C’est son amie Jade ! Elle se trouve à quelques dizaines de mètres seulement ! Surprise, elle ne comprend pas comment elle peut être à son niveau alors qu’elle a été malade. En prime, elle a arrêté de courir pendant des années et a ensuite eu sa convalescence et sa rééducation. Jade quant à elle n’a jamais arrêté l’entraînement !

Elle arrive à sa hauteur et son amie est aussi surprise qu’elle. Rouge comme une tomate, celle-ci semble en souffrance. Mais elle lui sourit vivement et exprime toute sa joie de la voir à ce niveau de la course, à accomplir une telle performance ! Jade se trouve précisément dans la fosse des trente kilomètres. Le moment où il reste beaucoup à courir, alors que les forces commencent à se faire rares.

Jade l’encourage à ne pas trop griller ses forces car il reste encore dix kilomètres à faire ! Dix kilomètres ? Annaëlle s’imaginait ne pas avoir passé la moitié de la course ! Sa gestion de l’effort a été désorganisée : en effet, elle a encore beaucoup trop d’énergie pour si peu de distance à faire. Pour elle, pas de fosse des trente kilomètres, bien au contraire ! Il ne lui reste QUE dix kilomètres à faire ! Elle compte bien profiter au maximum du dernier quart. C’est justement ici qu’abandonnent la plupart des coureurs. Mais pas elle ! Elle a encore tellement d’énergie à revendre et son corps le lui rend tellement bien !

Bien déterminée à passer la ligne d’arrivée vide d’énergie, elle sourit à son amie puis la dépasse pour repartir de plus belle, filant maintenant à une vitesse qu’elle n’avait jusqu’à aujourd’hui atteint que sur des courtes distances. Replongée profondément dans sa transe, elle dépasse de nombreux adversaires. Certains marchent, d’autres sont carrément cloués au sol, mais pas elle. Elle continue de filer, vive comme l’éclair et débordante d’énergie.

Si on lui avait dit deux ans plus tôt qu’elle serait là aujourd’hui à courir, heureuse, tout en dépassant tous les membres de son club, elle n’aurait tout simplement pas pu le croire. Et pourtant, c’est la réalité. Car si cette réalité peut être froide, dure, impitoyable et cruelle, elle peut aussi être chaude, douce, heureuse et envoûtante.

Sans même qu’elle ne s’en rende compte, elle sourit… Elle continue de courir avec le sourire aux lèvres. Là où tous les coureurs autour d’elle grimacent, elle sourit tout en conservant sa vitesse prodigieuse.

Elle remarque alors une silhouette qu’elle ne connaît que trop bien… Cette image lui inspire les plus noires pensées, les souvenirs les plus désagréables. La désillusion, la culpabilité, l’abandon. Tous ces sentiments négatifs s’éveillent en regardant cet homme. Si elle avait continué de lui accorder son attention, alors ses souvenirs auraient été des récifs, et son extase aurait été un navire lancé à pleine vitesse dans leur direction…

Mais elle préférait conserver son esprit impénétrable. Elle détourna simplement le regard en direction des personnes qui applaudissaient les coureurs depuis le premier étage de leur maison. Elle leur sourit avec bienveillance tout en les saluant d’un signe de la main. Ces derniers, surpris de voir quelqu’un leur faire signe, réagirent en redoublant d’encouragements.

Cette astuce lui permit de dépasser son pire ennemi : son mari. Avec celui-ci derrière elle, elle revint à une sérénité totale en regardant droit devant. Conservant toujours sa vitesse, son corps ne lui réclamait plus d’accélérer. Pas plus qu’il ne demandait de ralentir. C’était vraiment un sentiment unique qu’elle était ravie de ressentir. Elle était en pleine communion avec son corps comme avec son esprit… Quand soudain, le panneau des 40 kilomètres !

Les coureurs commencent à se faire de plus en plus rares, et l’énergie commence à lui manquer, mais la course est presque terminée. Il lui reste 2 195 mètres à parcourir ! À peine plus de deux mille pas à faire ! Vivifiée par l’imminence de la réussite, elle se sent capable d’accélérer encore un peu, pour finir cette course en beauté.

Et son corps lui répond que oui, il en est capable. Versant des larmes de joie tellement son bonheur est intense, elle continue de galoper avec un sourire radieux aux lèvres. Elle a le sentiment de survoler le sol tant elle se sent bien. Elle concentre toute son attention sur sa respiration. Les dernières minutes de sa course se font sans la moindre difficulté, et elle fend l’air en passant la ligne d’arrivée… Heureuse.

Un homme dans le speaker lance des encouragements et la foule en délire applaudit chaudement Annaëlle qui s’arrête enfin de courir pour marcher au milieu des arrivants. Elle se dirige vers une table pour prendre un verre d’eau mais elle est arrêtée par un homme en costume muni d’un micro.

« Félicitations ! », s’écrie-t-il tout en lui passant une médaille autour du cou. Incrédule, elle regarde l’animateur de la course lui sourire, sans comprendre. « Deux heures trente-neuf et quatorze secondes ! Vous emportez la médaille d’or féminine ! » Il lui lance des félicitations et lui tend le micro. Elle exprime sa gratitude et ses remerciements pour tous les gens venus encourager les coureurs. Ça lui semble un peu niais comme réponse mais le public se met à crier et applaudit. Elle est ravie, elle sourit et salue la foule.

L’animateur s’éloigne d’elle en voyant approcher la future médaillée d’argent. Ravie, elle retourne vers le stand et prend une poignée de raisins secs qu’elle engloutit. Elle prend ensuite une banane et un verre d’eau puis laisse la place pour retourner se mêler à la foule. Toujours le sourire aux lèvres, elle est tout simplement enchantée. Certes par sa propre performance mais surtout par le bien-être que son corps lui offre. Ce corps qu’elle a pourtant détesté à un moment donné, elle est aujourd’hui heureuse. Profondément heureuse.

« Félicitations pour votre performance » lui lance un homme souriant arborant un T-shirt noir. Elle le regarde sans le reconnaître au premier instant. L’Iron-Man Finisher ! Elle le remercie alors chaleureusement. Ils s’enlacent comme des amis alors qu’ils ne se connaissent même pas. Puis arrive Jade qui se joint à la joie du moment. Très fière de porter la médaille de bronze, mais surtout fière d’être avec son amie parmi les gagnantes de cette course.

— Ah oui ! Bravo ! On peut se féliciter dans un cas pareil, fait une voix derrière elle. Tous les trois se retournent et regardent l’arrivant… Romuald…

Elle fronce les sourcils, sentant le cynisme dans sa voix. Elle hoche simplement la tête sans rien dire, préférant éviter cette conversation très gênante. Pourtant, elle s’effarouche de cette attitude méprisable qui vient polluer ce moment de plein bonheur.

— Et en plus tu as obtenu la médaille d’or féminine ? Ça ne t’a pas suffi de me ridiculiser ?

— Décidément, tu n’as pas perdu ta langue fourchue pendant ces années, dit-elle en s’avançant vers lui.

— Tu crois que c’est en parlant comme ça que tu vas me récupérer ?

Elle aurait pu être fâchée, vexée ou en colère… Mais la seule véritable sensation qu’elle ressentait c’était du bien-être. Du bien-être et de la confiance… Toujours aussi sereine, elle s’avança vers lui.

— Te récupérer ? Non merci ! J’ai survécu à la mort de notre enfant. Comme si ce n’était pas assez, j’ai aussi survécu quand tu m’as jetée à la rue. Aujourd’hui, j’ai survécu à mon cancer et j’ai gagné le marathon, tu entends ça ? Je l’ai même fini avant toi et c’est tant mieux si tu te sens ridicule. Alors non, je n’ai pas surmonté tout ça pour perdre mon temps à récupérer un tocard dans ton genre ! fit-elle l’index pointé vers lui.

Ne s’attendant pas à une telle répartie, Romuald fut tellement choqué qu’il préféra ne pas continuer la conversation. Il partit simplement prendre à boire.

Jade prit la main d’Annaëlle et la tira vers l’animateur. « Allez, viens championne, On va fêter ça ! »

Les deux amies assises à table discutent quand un serveur vient déposer deux verres au breuvage très coloré.

La première prend son cocktail et le lève.

— À ta médaille d’or ?

— Pas seulement ! On va trinquer à ma nouvelle vie !

Dans un éclat de rire les deux amies entament une très bonne soirée.


Fin


Un grand bravo à cette femme qui existe réellement.
Cette femme qui a traversé cette terrible épreuve et qui a réalisé ensuite cette merveilleuse performance.
Cette femme qui désire rester anonyme, mais qui nous prouve que la vie peut être plus forte que la mort.


Voilà chers lecteurs, fin de la dix-septième histoire ! Elle signe également la réussite et fin du défi « 1 histoire par semaine pendant 4 mois ! » J’espère qu’elle vous aura plu et qu’elle termine dignement ce défi !

Est-ce que ça signe la fin de nos rendez-vous hebdomadaires du dimanche 20h00 ? Non ! Pas du tout ! D’ailleurs comme promis, je vous retrouve la semaine prochaine pour faire le bilan de ce défi ! Posez-moi toutes vos questions, j’y répondrai en vidéo !

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