Je m’appelle Alexor l’astucieux. Mon jeune frère s’appelle Marko l’audacieux. Mes parents et mon frère ont vécu ici, dans ce monde colonisé par les humains il y a des milliards d’années. Nous vivons sur une planète pleine de mystères nommée Pangäa. C’est à la fois le nom de notre planète et de notre unique île.

En dehors de notre île, notre planète est intégralement recouverte d’eau. La mer entourant notre île et recouvrant le monde se nomme Téthyr. Il ne faut pas toucher l’eau, elle est empoisonnée et endort définitivement toute personne qui s’y abreuve ou s’y baigne.

Nous vivons par cycles de sommeil. Sur Pangäa, la lumière et l’obscurité sont commandées par notre courage. Si nous agissons avec bravoure, la lumière sera brillante et chaude. Mais si nous sommes lâches et fainéants, alors la lumière se cachera par-delà l’horizon et restera invisible aussi longtemps que nécessaire. Le monde sera froid et nous connaîtrons une rude difficulté.

Le courage est donc capital dans notre tribu et il nous est enseigné dès le plus jeune âge. Car à chaque fois que la lumière se cache, de nombreuses personnes s’endorment pour toujours. Aussi loin que remonte ma mémoire, nous étions une tribu de 17 personnes, sept hommes et dix femmes, tous âges confondus. Parmi les sept hommes il y avait mon père, mon frère et moi. Mes parents me racontaient qu’avant que je naisse, la tribu comptait plus de 250 personnes. Nous étions une véritable civilisation ! Malheureusement, à chaque fois que nous manquons de courage, la lumière se cache. Quand ça se produit, notre nombre se réduit sévèrement.

Lorsque la lumière commence à se cacher pour annoncer une période d’obscurité, nous creusons un trou dans le sol. Dans ces trous nous faisons des galeries où nous stockons notre nourriture, et nous nous aménageons des endroits où dormir. Ces dortoirs sont légèrement surélevés, comparés au niveau de l’entrée, afin de conserver la chaleur. Malgré les lourdes pertes que l’on rencontre pendant les périodes d’obscurité, notre clan est fort, tant par le corps que par l’esprit. Ces périodes d’obscurité nous semblent éternelles, mais nous en profitons pour développer notre volonté. Nous passons notre temps à dormir et à méditer dans nos galeries car dehors, le froid nous tue en quelques instants.

Nous ne pouvons pas bouger car notre nourriture est rare, et si nous nous mettons en mouvement, nous avons besoin de nous alimenter. Nous restons donc les plus calmes possible, concentrés sur nos rêves quand nous dormons, et sur notre respiration lorsque nous sommes éveillés. Régulièrement, nous nous réveillons tous en même temps afin de vérifier qu’aucun d’entre nous n’a été pris dans un sommeil éternel. Si cela se produit, il nous faut nous débarrasser du corps le plus vite possible. En effet si le corps est gardé parmi nous, ou pire s’il est placé dans le stock de nourriture, celui-ci se décompose et attire les insectes. Lorsque cela se produit l’odeur se répand et les prédateurs peuvent nous repérer, ce qui est d’autant plus dangereux. Ainsi, ces périodes d’obscurité nous forcent à explorer les profondeurs de notre esprit. Nous essayons de comprendre le sens de ce monde.

Qui sommes-nous dans cet univers ? Quel but notre existence a-t-elle ? La seule réponse qui nous a été répétée pendant notre éducation, c’est que très loin dans le ciel, il existe un autre monde nommé Terre. Une planète sur laquelle les humains peuvent vivre avec tout ce dont ils ont besoin. Là-bas, les périodes de lumière et d’obscurité correspondent aux cycles de sommeil des hommes. La lumière monte et descend sans tenir compte de leur courage.

La prophétie raconte que des sauveurs sont partis de la Terre il y a très longtemps et qu’ils viennent pour nous retrouver. Nous devons donc survivre suffisamment longtemps pour les accueillir et repartir avec eux dans un monde moins rude. Ah ! Que mes parents auraient aimé rencontrer ces sauveurs ! Combien ma tribu aurait été fière en les voyant arriver dans leurs merveilleux vaisseaux faits de lumière et d’acier. Malheureusement, sur les 17 que nous étions à ma naissance, seuls mon frère et moi avons survécu à la dernière obscurité.

Mon frère est inquiet suite à nos dernières pertes. Il dit souvent que le fait de ne plus avoir de femmes dans notre tribu représente un problème pour notre survie. Je pense qu’il ne faut pas perdre espoir. Nos ancêtres ont rencontré d’autres tribus, peut-être en rencontrerons-nous encore.

Nous avons été bénis par Pangäa et Téthyr, car nous avons été les plus résilients de toute notre tribu. Je suis certain que d’autres bénédictions nous attendent encore. J’ai hérité du titre de l’astucieux, c’est pour mon sens aiguisé de la stratégie. J’ai appris avec les meilleurs traqueurs à faire des diversions pour que les prédateurs ne nous repèrent pas. Il est évident que ce sont des créatures dangereuses. Leurs griffes font 50 à 70 centimètres, ils sont hauts de 5 mètres et long du double. Pas besoin d’être astucieux pour comprendre que toute confrontation est suicidaire. Néanmoins, la quantité de nourriture qu’ils représentent est prodigieuse. Si on pouvait en tuer, ne serait-ce qu’un seul ! Même un petit ! Ils pourraient nous nourrir pour l’éternité !

Mon frère porte le nom d’audacieux, et à ce titre, dès qu’il a senti que notre courage ne suffisait plus à faire monter la lumière dans le ciel, il a voulu réagir pour ramener la lumière et la chaleur sur nous. Nous avons conçu un piège capable de trancher la gorge d’un prédateur. Un objet bien affûté, suffisamment long et lourd pour entailler la gorge de la bête tout en abattant sur elle un lourd filet pour l’empêcher de réagir. L’idée était d’en trouver un, isolé, et de l’emmener dans le piège afin qu’il soit tué d’un seul coup.

L’audace et l’astuce font bon ménage, et notre piège à fonctionné. Malheureusement, nous avons manqué de prudence. Le prédateur gravement blessé a continué de gesticuler, le filet a été d’une inutilité consternante. Nous lui avons asséné des coups de lances pour l’affaiblir tout en évitant ses griffes monstrueuses. Mais malgré son poids, la créature était rapide et imprévisible. Nous avons dû redoubler d’efforts dans ce combat inégal.

Par une roulade agile, mon frère s’est mis hors d’atteinte de ses griffes en se faufilant sous les pattes de la créature. Néanmoins, la personne la plus exposée est celle qui s’imagine à l’abri. Notre père nous l’a appris mainte et mainte fois. Mais probablement pas assez, car mon frère s’imaginait être à l’abri. Après cette esquive réussie, il s’est relevé pour attaquer. Il n’a pas remarqué le puissant coup de queue qui lui arrivait droit vers la tête. Je n’ai rien pu faire pour l’aider, il a été assommé et s’est écroulé au sol. J’ai redoublé mes assauts au péril de ma vie afin d’éloigner le prédateur de mon frère, mais c’était sans espoir. Elle ne me craignait pas et se riait de ma lance qui ne parvenait même pas à percer le cuir sous sa fourrure. Dans son hystérie, hurlant toujours de douleur suite à sa blessure à la gorge, la bête fit quelques pas maladroits et s’écroula à son tour de tout son poids sur mon frère. Je suppose qu’il n’a pas eu le temps de souffrir. Je l’espère en tout cas.

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Il m’a été impossible de déplacer la créature pour récupérer le corps de mon jeune frère. J’ai dû accepter de le laisser là. Il m’avait fait son dernier cadeau : par son audace nous avons vaincu un prédateur. J’avais là suffisamment de fourrures pour affronter le froid éternellement. J’avais aussi assez de nourriture pour me nourrir durant trente ans. Pourtant, malgré tout notre courage, la lumière ne s’est pas mise à briller suite à ce triste évènement.

C’est ainsi que j’ai vécu, et depuis, c’est ainsi que je vis. Seul. Seul depuis tellement longtemps. Je suis le dernier survivant de ma tribu, et j’ai le devoir de survivre jusqu’à l’arrivée de nos sauveurs. Pour ne pas errer inutilement, j’ai choisi de faire le tour de Pangäa. Je me suis approché de Téthyr et j’ai commencé à marcher en laissant des marques derrière moi. J’ai ainsi marché durant tellement de temps que j’en ai perdu le compte des périodes d’obscurité. Équipé de ces fourrures, j’ai abandonné l’idée de rester seul au fond d’une galerie à attendre que la lumière ne revienne. Celle-ci étant commandée par mon courage, je préfère simplement me trouver une cachette lorsque j’ai besoin de me reposer. Le reste du temps, je continue d’avancer dans l’obscurité.

J’espère arriver un jour aux premières traces que j’ai laissées au début de mon exploration. Mais j’ai beau continuer de marcher, la terre semble se dévoiler à l’infini au fur et à mesure que j’avance. J’espère avoir la chance de repérer nos sauveurs. À propos, j’ai toujours sur moi le nécessaire pour allumer un feu. Si d’aventure je les vois arriver au loin, je n’aurai qu’à brûler un peu de végétation et la fumée leur donnera ma position. Je rêve de ce jour…

Les prédateurs sont rares en bord de Téthyr. Les fois où j’en rencontre, ils sont devenus moins vigoureux et faciles à éviter. Ils restent des adversaires mortels donc je sais garder mes distances. Néanmoins, eux aussi subissent de lourdes pertes. Je n’ai pas besoin de chasser de petits animaux pour me nourrir : je trouve des prédateurs morts régulièrement. Je n’ai qu’à refaire le plein de nourriture et faire sécher la viande pour être de nouveau autonome pendant longtemps. Je continue de cueillir les fruits et les légumes que je trouve pour compléter mon alimentation mais la survie est devenue aisée. Assurément je vivrai suffisamment longtemps pour voir arriver nos sauveurs, comme le veut la prophétie !

Alors que je marchais en suivant toujours la bordure de Téthyr, j’ai fait une découverte. Des cabanes géantes, montées sur un sol plus dur que la roche et aussi régulier que la mer. Sur ce sol égal, des morceaux vides servant d’habitations ! Non pas faites de bois et de terre, mais d’une matière que je n’avais jamais vue auparavant. Ces cabanes abritaient des humains. Y entrer n’a pas été facile, mais rien d’insurmontable pour Alexor l’astucieux ! Dans ces cabanes j’ai fait des surprises incroyables :

La première était l’odeur désagréable qui s’en dégageait. C’était abominable. Les personnes ayant vécu ici ne prenaient pas le soin de se débarrasser de leurs proches plongés dans le sommeil éternel. De fait, ils se sont décomposés ici et ils ont été rongés par la vermine.

La deuxième surprise était la chaleur ressentie dans ces cabanes. Elles étaient tellement bien fermées que le froid n’entrait pas. Dans cet endroit, mon corps a réagi d’une manière étrange. Je perdais de l’eau par mes dessous de bras ! Ce phénomène étrange s’est arrêté quand j’ai retiré mes fourrures. Je n’en avais même plus besoin !

La troisième surprise était de constater que tous les occupants de ce lieu étaient perdus dans le sommeil éternel. C’est regrettable et je ne comprends pas comment ils ont pu ne pas survivre dans des conditions aussi confortables. Sans personne pour m’expliquer, je fais mes propres recherches dans leurs affaires.

La plupart de leurs affaires ne contiennent que du texte que je suis incapable de lire. Certains d’entre eux sont accompagnés d’images ressemblant à leurs équipements. Je suppose que si je savais déchiffrer leurs mots, je pourrais utiliser leurs technologies. J’ai continué de fouiller d’autres cabanes, car il y en a 12 en tout. J’ai fini par trouver toutes mes réponses dans un petit carnet qui se trouvait à côté d’un lit. Il semble appartenir à une femme qui a vécu et qui est décédée ici. Elle utilise une langue que je comprends suffisamment bien pour saisir le sens de ses phrases. Elle explique qu’elle se trouve dans une base scientifique située en Terre Adélie. Elle raconte qu’elle a attendu les sauveurs venus de l’autre bout du monde mais qu’ils ne sont jamais venus. La raison est simple, ils se sont tout bêtement entretués. Le monde dans lequel a vécu cette femme semble être le seul endroit épargné par l’apocalypse, pourtant, personne n’est venue y chercher l’exil.

En lisant toutes les pages de son journal, elle explique que d’autres îles existent très loin dans la mer. Ces îles s’appellent des continents. Là-bas, le monde serait empoisonné et tout contact avec les habitants a été perdu depuis des années. Pour les victimes, les années correspondaient à une durée, et si j’en crois leur manière de compter, un épisode de lumière associé à un épisode d’obscurité représentait un an.

Les chances d’avoir encore des survivants sur les continents il y a vingt ans était déjà quasiment nulles… Je suppose qu’il n’y a plus aucun espoir aujourd’hui. Leur air est empoisonné également au même titre que leurs terres et leurs mers. C’est pour cette raison que Téthyr est devenue mortelle. À son propos, dans leur dialecte la mer ne s’appelle pas Téthyr mais « Southern ».

Toujours d’après ce journal, elle attendait la venue de sauveteurs vingt ans plus tôt. Mais ils ne sont pas arrivés à temps. J’ai très peur de comprendre quelque chose qui me semble pourtant… terriblement logique ! Oui, en fait, c’est l’illumination. Je comprends qui je suis, où je suis et pourquoi.

La lumière et l’obscurité ne sont pas contrôlées par le courage des hommes, mais uniquement par un phénomène de jour et de nuit… Je ne me trouve pas sur une planète nommée Pangäa. Je suis sur Terre. Cette île ne s’appelle pas Pangäa mais Terre Adélie, en Antarctique. Les sauveurs qu’ils attendaient, ce n’était pas des sauveurs, mais des colons ! C’était ma tribu ! Nous nous sommes échoués quelque part sur ce vaste continent et nous avons cherché à retrouver les survivants. Nous avons erré dans ce monde trop inhospitalier pour nous. Nous avons voulu survivre le plus longtemps possible pour retrouver la civilisation. C’est chose faite… mais il est trop tard. Nous n’avons pas su faire face. La nature ne veut pas de nous ici et nous sommes passés de vie à trépas les uns après les autres sur ce continent. Ailleurs, l’humanité n’a même pas eu besoin de la nature pour disparaître. Nous nous sommes détruits nous-mêmes. Le mot qui revient très souvent pour expliquer cette apocalypse, c’est « Radioactive fallout ». Je dois accepter cette dure réalité. Les dernières civilisations sont mortes il y a longtemps. Les résidents de ce continent n’ont pas survécu et l’intégralité de l’humanité a disparu par sa propre technologie. Peut-être est-ce une bonne chose que de voir disparaître l’espèce humaine ?

Si je ne me trompe pas, et je ne pense pas me tromper… tout semble indiquer que je suis l’un des derniers humains, encore vivant. Peut-être même le dernier humain de la Terre.

Si tel est le cas, que puis-je faire ?

*** Fin ***

Voilà chers lecteurs, j’espère que cette histoire vous aura plu. J’espère aussi avoir réussi à vous surprendre !

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