Assise face à une dizaine de paires d’yeux attentifs, une voix s’élevait dans la canopée.

« Je m’appelle Ermeline Mataguerre, voici ce que j’ai vécu et voici comment je suis morte. »

Sonis-les-Hauts

Sonis-les-Hauts est un village situé sur le plus haut plateau des monts d’Algoste. C’est un lieu reculé de la civilisation. La ville la plus proche se trouve à trois heures de marche, en arpentant un chemin sinueux et accidenté. Le chemin des Hauts est le nom donné à cet unique passage. Rares sont les hommes arpentant le chemin des Hauts pour le plaisir. Seuls les marchands le font pour le commerce, accompagnés de leurs ânes les mieux dressés. Cependant, aucune route pavée et aucun escalier n’existe. Ainsi, les personnes approchant de la vieillesse devaient partir à moins d’être condamnées à y finir leur vie.

Sonis-les-Hauts est d’une taille modeste avec ses deux cents habitants. C’est malgré ça un lieu connu pour son travail remarquable : son élevage d’oiseaux. Pendant l’été, se déroule la saison des spectacles. Sonis-les-Hauts triple alors son nombre d’occupants pendant trois semaines. Les deux auberges affichent complet. Le bourgmestre transforme sa salle communale en dortoir géant mais ça ne suffit pas. Les visiteurs qui arrivent trop tard logent chez l’habitant pour des sommes odieusement élevées.

La saison des spectacles est la période durant laquelle Sonis-les-Hauts reçoit suffisamment d’or et de vivres pour tenir l’hiver, car lorsque le froid reprend ses droits, le Chemin des Hauts devient totalement impraticable. La ville s’isole du reste de la civilisation et les habitants doivent rationner la nourriture pour tenir jusqu’à la fonte des neiges. Mais cette affluence n’est pas là par hasard, les spectacles estivaux de Sonis-les-Hauts sont incomparables. Les faucons volent en liberté au-dessus des spectateurs et reviennent toujours auprès de leur maîtres fauconniers. Ces derniers usent de lance-pierres pour projeter dans le ciel des petits morceaux de viande que ces faucons attrapent en plein vol.

Quatre fauconniers animaient ainsi la scène aujourd’hui, et ils portaient la même tenue : une chemise blanche, un pantalon noir, une ceinture et des bottes de cuir. Ils étaient aussi coiffés d’un chapeau pour regarder le ciel sans être éblouis ainsi que, sur leur main gauche, un gant rembourré pour recevoir les serres des oiseaux. Chaque fois qu’ils venaient s’y poser, le public acclamait les démonstrations toujours plus sensationnelles. Les spectateurs en avaient pour leur argent, car pour finir la représentation, s’envolaient pas moins de cinquante oiseaux, virevoltant et tourbillonnant dans le ciel au-dessus d’eux. Enfants comme adultes, tout le monde était émerveillé par ce numéro. L’attention du public était pleinement portée sur ces majestueuses créatures. Tellement qu’aucun ne remarqua que parmi les quatre fauconniers, il y avait une femme. Ses cheveux étaient attachés et cachés sous son chapeau. Elle portait la même tenue que ses confrères. Sa corpulence mince et sa petite taille pouvaient laisser penser, pour un observateur peu attentif, qu’il s’agissait d’un adolescent.

Pourtant, il s’agissait bien d’une jeune femme, âgée de dix- sept ans, elle s’appelait Ermeline Mataguerre. Dès lors que le spectacle était terminé, elle s’en allait dans les coulisses pour se changer et révéler enfin sa longue chevelure rousse chatoyante. Elle aimait profondément son travail de fauconnière, cependant elle n’appréciait pas être repérée en tant que femme parmi le public. Le plus souvent, les visiteurs s’imaginaient pouvoir tout obtenir de Sonis-les-Hauts simplement parce qu’ils étaient bon payeurs.

C’est ainsi que l’été dernier, elle avait refusé les avances trop insistantes d’un visiteur, puis celles d’un autre censé intervenir pour la protéger. Son défenseur était en fait animé d’intentions identiques, sauf qu’il dissimulait ça sous des traits plus nobles. Les deux mâles se disputant pour savoir qui d’eux obtiendrait les faveurs de la jeune femme, ça avait tourné en bagarre. Bagarre durant laquelle elle avait préféré s’éclipser pour n’avoir affaire ni à l’un ni à l’autre. Depuis lors, elle préférait faire profil bas durant les spectacles.

Ermeline Mataguerre était une privilégiée. À Sonis-les-Hauts, les hommes étaient triés selon leur affinité avec les oiseaux. Ceux qui étaient capables de se faire obéir devenaient dresseurs. Les plus bricoleurs devenaient ouvriers pour réparer les habitations. Les derniers travaillaient à la mine. Un tunnel avait été construit par les habitants, permettant d’accéder à une carrière souterraine, d’où ils pouvaient extraire toute la pierre nécessaire à la construction de nouvelles maisons.

Les femmes, quant à elles, s’en tenaient au rôle de maîtresses de maison. Tenir le foyer et élever les enfants était le rôle le plus répandu. Les érudites avaient le privilège de devenir enseignantes dans l’unique école du village. Aucune ne devenait fauconnière, elles n’avaient même pas l’opportunité de montrer leur affinité avec les oiseaux. Mais Ermeline avait eu de la chance. Un fauconnier s’était blessé et personne n’avait son niveau pour le remplacer lors du spectacle. Ce jour-là, elle n’a même pas eu à prouver son affection pour les oiseaux, ce sont les oiseaux eux-mêmes qui le firent. Ils vinrent se poser sur son bras et ses épaules alors qu’elle n’était même pas protégée, et elle ne présenta aucune blessure.

C’est donc ainsi, par cet heureux hasard qu’elle avait été acceptée en tant que fauconnière remplaçante au départ, mais les faucons étaient si spectaculaires avec elle qu’elle fût convoquée de nouveau l’année suivante, pour continuer. Ça faisait maintenant trois ans qu’elle participait aux spectacles estivaux et que le reste de l’année elle œuvrait pour l’élevage de ces oiseaux. Rapidement, elle devint la personne la plus reconnue de Sonis-les-Hauts pour son travail, même parmi les fauconniers les plus anciens.

Prospérité

Pourtant, Ermeline n’était jamais pleinement enthousiaste et semblait souvent ailleurs. Elle aimait son travail. Elle ne manifestait jamais une attitude spontanée et joyeuse. Elle avait bien un petit ami depuis plusieurs mois, mais là encore, celui-ci ne semblait pas lui faire beaucoup d’effet. Malgré ça, son entrée parmi les éleveurs fit grandir la gloire du village qui s’enrichit d’une manière importante. Si bien que les visiteurs n’ayant aucun lit dans tout le village venaient avec leurs propres tentes afin de pouvoir se loger durant la saison des spectacles.

Sonis-les-Hauts connut un succès fulgurant. L’or nécessaire pour tenir l’hiver était désormais gagné en moins d’une semaine. La nourriture n’était plus rationnée, ce qui déclencha chez les habitants, une tendance à surconsommer. Les mineurs travaillèrent avec moins d’ardeur, la sédentarité commença à frapper les plus fainéants, obligeant à recruter des ouvriers étrangers pour faire le travail. Certains souffraient même de surpoids ou d’obésité, ce qui était une première dans ce village. Ça rendait tout voyage sur le Chemin des Hauts impossible, même pendant l’été. Pour la première fois, Ermeline sembla observer des émotions franches et affirmées face à ce triste constat : elle ne voulait surtout pas leur ressembler.

Non contente du travail qu’elle faisait en tant que dresseuse, elle s’en allait souvent dans les montagnes, seule pour s’isoler. Là-haut, elle y trouvait tout ce qu’elle cherchait : le calme et la proximité avec la nature. Elle installa une cible et un mannequin d’entraînement et s’initia au tir à l’arc ainsi qu’au maniement de l’épée.

Chaque matin, elle se réveillait dans sa maison familiale. Elle saluait ses parents et sa jeune sœur puis partait s’adonner à ses tâches en tant qu’éleveuse alors que le jour n’était pas encore levé. Dès que ses corvées étaient terminées, elle partait marcher plus d’une heure en montagne pour retrouver son campement. Elle y restait aussi longtemps que possible, entraînant son corps à la dureté de la nature sauvage, perfectionnant son maniement de l’arc et de l’épée aussi longtemps qu’elle le pouvait. Ensuite, elle rentrait juste avant la tombée de la nuit. Elle répétait ces promenades chaque jours, si bien qu’elle fut capable, grâce à son apprentissage à la fauconnerie, de se lier d’amitié avec un faucon sauvage.

Celui-ci était majestueux avec un œil perçant, plus vif que tous ceux qui vivaient en captivité. Cet oiseau intelligent répondait souvent présent lors des entraînements d’Ermeline. Il lui annonçait parfois l’approche d’un redoutable ours sauvage. Mieux, il s’en allait même récupérer les flèches perdues. Pourtant, il n’avait rien d’un oiseau domestiqué. Il venait et s’en allait à l’envie, tout ce qu’il faisait c’était par pure liberté. À ce titre, elle ne s’inquiétait pas si elle ne le voyait pas durant plusieurs jours. Cette relation convenait parfaitement à l’un comme à l’autre.

Ermeline aimait profondément sa famille et plus encore sa jeune sœur pour qui elle avait un rôle de protectrice. Pourtant, elle ne se sentait bien que dans la solitude ou en présence de son visiteur particulier. Mais ses longues absences répétées ne furent pas sans conséquences. Sa jeune sœur Lyfana Mataguerre fut la première à remarquer ses escapades. Face aux questions de l’enfant de dix ans, elle expliqua ce qu’elle faisait, son contact avec la nature, ses entraînements, le bien-être de la solitude. Elle semblait fascinée par sa grande sœur qui était une véritable aventurière à ses yeux. Elle la supplia de l’accompagner pour s’entraîner avec elle. Bienveillante, Ermeline le lui promit…

Une promesse, qu’elle ne put jamais tenir.

La créature

Un soir, alors qu’elle dînait en famille, son père s’intéressa à son tour aux absences répétées de sa fille aînée. Ermeline avoua sans détour la vérité. Elle appréciait le contact de la nature et se plaisait à être seule pour entraîner son corps. Elle ne le dit pas, mais elle préférait cent fois s’endurcir à s’entraîner dans la nature plutôt que de ramollir au village à se goinfrer toute l’année et devenir aussi énorme que certains habitants. C’est alors qu’on lui rappela la légende : une créature maudite hante les Monts d’Algoste. Un géant des sommets, d’apparence humanoïde mais doté d’une paire d’ailes. Haut de trois mètres et capable de déchiqueter le cou d’un adulte avec ses serres qui lui servent de pieds. Il serait doté d’un visage humain mais avec un long bec crochu pour dévorer les entrailles de ses victimes. Cette créature serait à l’origine de plusieurs attaques de villageois qui se seraient aventurés trop loin du village.

À partir de ce jour, Ermeline observa une plus grande prudence. Elle ne se rendait à son camp qu’en pleine journée et par beau temps. Mais sa peur ne fit que grandir et bientôt, elle devint comme les autres habitants du village : sédentaire. Ne sachant comment s’occuper après ses tâches de fauconnière, elle passa plus de temps avec son petit ami. Elle lui parla de l’oiseau sauvage qu’elle avait presque apprivoisé. Elle lui parla aussi de l’oiseau maudit et de la peine qu’elle éprouvait à l’idée de ne plus pouvoir se promener dans les montagnes comme bon lui semblait.

Recherches

Sorak Taron, son petit ami était un homme curieux et audacieux. Il proposa à Ermeline de partir directement à la recherche de l’oiseau afin de vérifier la véracité de cette légende. Ensemble, ils partirent à travers les montagnes, mais ne trouvèrent aucune trace de ladite créature. Tout ceci ne semblait être qu’une légende pour inciter les villageois à la prudence.

Pourtant, au retour d’une recherche, alors que l’hiver approchait et que la nuit tombait plus vite, le couple sursauta. Un cri suraigu leur glaça le sang. Les deux curieux prirent la fuite en catastrophe. Les montagnes n’offrant presque nulle part où se cacher, ils continuèrent à courir à toutes jambes pendant que la créature venant du ciel semblait les pourchasser. La curiosité dépassant la prudence, Sorak, plus rapide, se retourna pour observer leur poursuivant. Ermeline vit le visage de son concubin se figer de terreur, il fit volte-face et dévala les montagnes à toute vitesse. Elle accéléra pour le rattraper tout en lui criant de l’attendre, mais il n’écouta pas. Elle entendit un battement d’ailes colossal à quelques mètres derrière elle alors qu’elle perdait de vue son compagnon. Elle était terrifiée. Fort heureusement, le battement d’ailes prit de l’altitude, mais elle n’était pas rassurée pour autant. Elle continua à courir, seule à travers les sentiers qu’elle connaissait et rejoignit son village où l’attendait une rassurante sécurité.

Ermeline était déçue autant qu’elle était terrorisée. Lorsque Sorak vint la retrouver pour s’excuser de l’avoir laissée seule, elle refusa ses excuses. Elle lui demanda de ne plus jamais venir lui parler. Sorak dit qu’il reconnaissait avoir été lâche mais qu’il comptait bien se racheter, puis il la laissa. Elle pensait que jamais il ne pourrait racheter son erreur. Pourtant, il essaya bien.

œuf

Une semaine plus tard, Sorak vint retrouver Ermeline chez elle. D’un air victorieux, il lui annonça qu’elle allait l’adorer. Ils s’enfermèrent dans sa chambre puis il sortit son cadeau de son grand sac. Il s’agissait d’un œuf, mais pas n’importe lequel. Il faisait la taille d’une pastèque. Sorak expliqua qu’après avoir repéré l’oiseau maudit, il continua les recherches seul. Il expliqua avoir dérobé l’œuf qui siégeait à présent sur le lit.

Combien pouvait-il valoir ? Au moins mille ou deux mille pièces d’or ? Ils seraient libres d’aller acheter une maison dans une grande ville avec une telle somme. Mieux encore, ils pouvaient attendre que l’œuf éclose pour voir naître la progéniture de l’oiseau maudit. Domestiqué pour les spectacles, la créature permettrait à Sonis-les-Hauts de gagner encore plus en renommée, et ça grâce à Ermeline ! Car à présent, cet œuf lui appartenait. Sorak lui demanda une nouvelle fois de lui pardonner sa lâcheté, car pour se racheter, il avait risqué sa vie pour lui offrir un cadeau unique.

Il lui laissa le temps de réfléchir à l’idée de lui pardonner ou non, puis quitta sa chambre. Elle avait effectivement besoin de réfléchir, mais pas sur le fait de lui pardonner. Elle réfléchissait à l’usage de cet œuf. Aucune des propositions faites par son ami ne l’avait intéressée. Elle ne désirait ni richesse ni gloire. Elle pouvait bien vendre cet œuf en ville et offrir l’or à sa famille, mais elle s’en sentait incapable. Elle voulut le cacher et attendre, mais elle en perdit le sommeil. Finalement, au plus profond d’une nuit sans sommeil, elle trouva la réponse.

Pour la première fois de sa vie, Ermeline ne se présenta pas à la fauconnerie. Au lever du jour, elle partit sans prévenir qui que ce soit. Elle quitta Sonis-les-Hauts et traversa les montagnes. Elle trouva son camp abandonné et le dépassa. Elle partit plus loin qu’elle n’avait jamais été puis continua encore. Aidée par son fidèle faucon, elle découvrit le lieu qu’elle cherchait. Un nid géant, au sommet d’une crête. À en juger par sa taille, c’était le nid de la créature, ça ne faisait aucun doute. Elle laissa ses provisions par terre et n’emporta que l’œuf dans son sac en bandoulière pour son escalade vers le sommet. Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois, mais elle y parvint enfin. Là-haut, elle déposa l’œuf à sa place puis commença à redescendre.

Fuite

À nouveau, le cri suraigu lui glaça le sang. Elle tomba à la renverse et se cogna à plusieurs reprises sur la paroi avant de heurter le sol. Malgré la douleur, elle réussit à se relever. Elle se mit à courir. Elle parvint à saisir son sac de provisions qui se trouvait sur le chemin de sa fuite. Les battements d’ailes provoquant de véritables bourrasques se trouvaient derrière elle et se rapprochaient. Courir ne lui servirait à rien, la créature était cent fois plus rapide qu’elle. Au moment où elle sentit qu’elle allait être saisie par la nuque, elle se retourna brusquement pour se protéger avec son sac de provisions.

L’oiseau se trouvant dans la trajectoire du soleil, elle ne put distinguer qu’une ombre géante avec, juste devant ses yeux, des serres qui saisirent son petit sac. Il lui fut arraché des mains avec une force prodigieuse. Elle hurla de terreur tout en recommençant à fuir à toutes jambes. Un nouveau cri suraigu la rendit presque sourde et, tout en se bouchant les oreilles, elle continua de fuir.

Village

Lorsqu’elle arriva au village, miraculée, elle se dirigea droit vers sa maison. Elle ne répondit même pas au responsable de la fauconnerie qui lui demandait d’expliquer son absence. Elle s’enferma dans sa chambre et y resta pendant deux semaines. Sorak vint lui rendre visite, mais elle refusa de lui parler.

Elle avait l’impression d’entendre encore et encore le cri à travers la nuit. Ce cri qui lui glaçait le sang et lui donnait la chair de poule, même ici, sous la couverture. Terrorisée, elle n’osait même plus aller à la fauconnerie, craignant que la créature vienne la chercher jusqu’à l’intérieur du village pour la déchiqueter avec ses griffes gigantesques. Déjà introvertie, elle se renferma encore plus sur elle-même après cet évènement. Elle ne parlait presque plus, même à sa famille. C’est seulement lorsqu’elle apprit que sa jeune sœur n’était pas rentrée qu’elle sortit de son état. Elle questionna ses parents, les habitants et même Sorak mais personne ne l’avait vue. Elle ne se trouvait pas dans le village et personne ne l’avait vue en sortir. Ignorant la prudence, Ermeline partit en toute hâte à sa recherche, sachant à quel endroit elle pouvait se trouver. Elle n’avait pas eu le temps de tenir sa promesse et Lyfana avait voulu trouver le camp de sa sœur, par elle-même. Elle en était sûre.

Recherches

Sorak l’accompagna. Même si elle lui en voulait toujours, sa présence était rassurante. Elle courait la première cette fois ci, car elle connaissait bien le chemin, et même de nuit elle se repérait. Elle était terrorisée à l’idée de rencontrer une nouvelle fois la créature. Mais elle avait cent fois plus peur quand elle imaginait que sa jeune sœur puisse y être confrontée.

Ils arrivèrent à son campement de fortune, mais elle n’y était pas. Ils fouillèrent dans le camp et dans les alentours, mais aucun indice ne s’y trouvait. Ils se résignèrent à revenir au village en espérant qu’elle serait rentrée pendant leur absence. Mais sur le chemin du retour, Sorak lui annonça une nouvelle. Depuis qu’elle ne sortait plus de sa chambre, de nombreux villageois signalaient entendre la créature voler à proximité du village. Comme si elle cherchait quelque chose.

Cette nouvelle terrorisa Ermeline plus encore que la créature n’aurait pu le faire avec ses cris maudits. Elle en avait après elle, c’était une certitude ! Peut-être que dans sa chute elle avait brisé l’œuf qu’elle avait voulu lui rendre ? L’oiseau était-il animé par une volonté de vengeance ? Ces questions poussèrent la jeune femme dans une phobie encore plus grande et elle pressa le pas pour rentrer au village.

Psychose

La présence trop insistante de l’oiseau maudit autour de Sonis-Les-Hauts inspira la peur chez les habitants. Ermeline qui avait plus de raisons que les autres de s’inquiéter avoua à ses parents qu’elle avait ramené l’œuf volé. Ces derniers la considérèrent comme folle. Déjà elle avait tendance à être un peu bizarre au village avec ses activités solitaires, mais ça c’était l’évènement de trop. D’après eux, elle était responsable de la disparition de leur cadette. Elle avait provoqué la créature et maintenant la bête voulait se venger ! Si la rumeur venait à se répandre jusqu’aux grandes villes, le nombre de visiteurs pour la saison des spectacles allait drastiquement diminuer. Quelle tragédie pour ces villageois qui avaient pu vivre en paix et même dans la prospérité ! À présent, à cause de son initiative tout leur confort risquait de leur être enlevé.

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Ermeline devint aussitôt l’idiote du village ; la fille ayant apporté le mauvais œil sur eux. Et ça ne s’arrêta pas là, l’accès à la fauconnerie lui fut refusé. D’autres femmes étaient ravies d’occuper son prestigieux poste qu’elle avait délaissé ces derniers temps. De toutes les maladies, la peur est la plus contagieuse. Malgré tout ce que les villageois avaient fait pour exclure Ermeline de la vie de Sonis-les-Hauts, ça ne leur suffisait pas. Elle était évitée et personne ne lui adressait la parole. Si ses parents continuaient de la nourrir c’était uniquement par devoir.

Une journée d’automne, avant que le froid ne devienne trop vigoureux, un groupe de huit hommes arpentèrent le Chemin-des-Hauts pour arriver enfin à Sonis-les-Hauts. Ils étaient vêtus de vieux haillons et portaient un regard fou sur les gens. Ils ne s’exprimaient que par des citations douteuses et disaient vouloir délivrer du mal. Ces hommes étaient des chasseurs de sorcières. La présence de l’oiseau maudit les intrigua.

Fuite

Tout le village fut questionné, et personne ne chercha à protéger Ermeline qui était la coupable toute désignée. Fort heureusement, Sorak prouva une nouvelle fois son amour. Il vint à temps pour la prévenir, car ces fous furieux allaient la mettre au bûcher sans autre forme de procès et avec la bénédiction des villageois. Il lui donna un peu d’or, son arc et son épée et l’informa du danger. Il valait mieux fuir qu’être exécutée pour sorcellerie. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, Ermeline adressa un sourire à Sorak. Peut-être l’avait-elle jugé avec trop de sévérité finalement ? Elle l’embrassa avec passion et ils se promirent de se retrouver une semaine plus tard dans la grande ville de Linesse.

Ermeline la fugitive disparut à travers les montagnes. Elle craignait toujours la créature, ainsi elle s’éloigna le plus loin possible de son village tout en évitant le chemin des hauts. En moins de trois jours, elle avait rejoint sa destination sans incident.

Némésis

Pourtant, même si loin de chez elle, Ermeline continuait d’avoir peur. Elle avait le sentiment d’avoir été suivie par cette maudite créature. Les villageois avaient-ils raison ? La bête était-elle en quête de vengeance ? Lorsqu’elle se retrouvait seule dans sa chambre d’auberge, elle avait l’impression de continuer d’entendre son cri strident dans l’obscurité du ciel. Elle aurait même juré avoir vu son ombre gigantesque survoler le village durant l’après-midi. Ses craintes se confirmèrent cette nuit, elle fut terrorisée par la vision du visage humanoïde à bec crochu qui se présentait à sa fenêtre ! Ses deux yeux rouges injectés de sang étaient fixés sur elle ! Horrifiée, elle se réveilla en réalisant que ce n’avait été qu’un cauchemar. Elle se trouvait bien dans sa chambre d’auberge, où tout était calme dans l’obscurité. Sa fenêtre était cachée par un rideau. À travers celui-ci, elle pouvait deviner la lumière paisible de la lune. Partiellement rassurée, elle entendait quelques clients qui jouaient encore aux cartes au rez-de-chaussée de l’auberge. Quelques éclats de rire et de voix provoquaient parfois la colère de personnes voulant dormir. Mais ce n’était pas ça qui allait l’empêcher de dormir… Ce qui affolait Ermeline, c’était cette créature qui était devenue son Némésis.

Il lui restait encore quatre jours à attendre avant que Sorak ne vienne la rejoindre. Quatre jours c’était bien trop. En seulement deux jours elle avait fait le tour de ce qu’il y avait à voir ici. Il lui restait tout juste de quoi se nourrir et elle ne s’adonnait donc qu’aux activités gratuites. Visiter le quartier commerçant avec ses forgerons, ses tanneurs et ses couturiers. Contempler la Cathédrale de Sainte-Mère-Élisabeth ou se pavaner dans les nombreuses tavernes. Introvertie de nature et de surcroît fugitive, elle évitait de parler aux habitants. Sa seule compagnie était son faucon qui n’avait pas perdu sa trace. Il se présentait parfois à quelques centaines de mètres de Linesse, là où elle pouvait encore aller sans crainte. Elle appréciait de voir sa loyauté dans ses yeux. Cependant, celui-ci n’était pas un familier, il avait sa propre vie. Il se nourrissait seul et n’avait pas besoin d’elle, c’était plutôt elle qui avait besoin de lui.

Néanmoins, cet animal intelligent comprenait toujours ce que la fauconnière lui demandait. À chaque fois c’était la même question : où était sa jeune sœur ? Et à chaque fois, l’oiseau semblait l’inviter retourner vers Sonis-les-Hauts. Mais la nostalgie n’est pas bonne conseillère, elle ne pouvait pas retourner là-bas. Une partie d’elle désirait pourtant quitter la ville et rejoindre les bois. Confectionner des flèches, observer les animaux et pourquoi pas, réussir à domestiquer d’autres faucons sauvages comme elle avait toujours aimé faire à Sonis-les-Hauts. Un désir brûlant de revenir à l’état sauvage la motivait. Cependant, ses angoisses étaient omniprésentes et quitter la ville était suicidaire. Elle le savait, son Némésis était là.

Pendant cette trop longue après-midi, elle jeta son dévolu sur un thé bien chaud et bon marché. Installée discrètement au fond d’une auberge, elle affrontait les heures qui la séparaient encore du dîner. Mais cette fois-ci, son ennui fut de courte durée. Un homme poussa la porte de l’auberge et balaya du regard les lieux. Il s’arrêta sur elle et lui sourit. C’était Sorak !

Trahison

La surprise de sa venue plus tôt que prévu ne déclencha pas pour autant des retrouvailles chaleureuses. Directif et pressé, Sorak lui dit de réunir ses affaires pour quitter la ville sans attendre. Confiante, elle le retrouva, prête à voyager, aux portes de la ville où un cheval les attendait. Ils filèrent au galop vers l’inconnu. Quand elle demandait où ils allaient, il éludait la question, expliquant qu’il ne valait mieux pas qu’elle sache. Mais avec son Némésis derrière elle, l’inconnu était toujours mieux que d’être livrée à elle-même.

Le cheval emprunta des chemins montagneux, continuant sa course folle sous les coups de bottes pressants de Sorak. Enfin, lorsque le chemin devint trop abrupt, ils s’arrêtèrent. Ils furent rejoints par un groupe de cinq hommes vêtus de robes noires et encapuchonnés. Face à la surprise d’Ermeline, Sorak lui assura qu’ils étaient des amis et qu’ils allaient l’aider à développer son plein potentiel.

Comprenant la trahison, elle saisit directement son épée. Elle serra les dents de colère et arma son épée, prête à charger. L’un des sorciers leva une main, à l’intérieur de celle-ci une boule orange de la taille d’une mandarine apparut et commença à vibrer. Sentant la garde de son arme devenir brûlante, l’ancienne fauconnière lâcha son épée. À ce moment, son fidèle faucon plongea en piqué et ravagea le visage de Sorek. Agile, Ermeline se plaça, arc brandi, et encocha une flèche, bien décidée à vendre cher sa peau.

Devant elle Sorek était aveuglé, le visage ensanglanté dans les mains. Elle chercha du regard quel sorcier abattre, voulant se débarrasser du plus dangereux en premier. Mais soudain, par le même procédé, son arc prit feu à son tour et son carquois avec. Elle parvint à se défaire de la bandoulière avant que ses vêtements ne s’embrasent. Lorsqu’elle releva le regard, un éclair magique traversa le ciel et foudroya son faucon qui tentait une nouvelle attaque en piqué. Celui-ci tomba au sol, tué sur le coup. Comprenant qu’elle ne pourrait avoir le dessus, elle prit la fuite à toutes jambes. Elle n’était certainement pas plus forte qu’eux, mais elle était sûre d’être plus entraînée pour parcourir ce genre de terrains montagneux.

Confiants, ils ne cherchèrent même pas à l’empêcher de fuir. Ce n’était pas nécessaire. Des chaînes magiques d’une couleur violette apparurent et volèrent vers elle pour entrelacer ses chevilles. Écroulée au sol et pleine de rage, elle cherchait un moyen de se défaire de cette entrave. Hélas, un brutal coup de gourdin derrière la tête calma les ardeurs de la fauconnière.

Captivité

Lorsqu’elle se réveilla, elle se trouvait dans une petite cage. Trop petite pour s’y tenir debout. Autour d’elle, les sorciers la transportaient. Sorak qui portait maintenant la même tenue qu’eux lui lançait des regards noirs. Son visage encore blessé risquait d’avoir des marques définitives de cet évènement.

Ils arrivèrent à une tour qui semblait s’élever à l’infini dans le ciel. Jamais elle n’avait vu une structure aussi haute. Elle aurait aimé rester là à observer ce lieu particulier, mais les sorciers entrèrent sans attendre en l’emmenant avec eux. Un ordre fut lancé, elle devait être placée au sommet. Toujours dans sa cage, elle fut montée, étage après étage, dans une ascension qui dura une éternité. Les étages présentaient des aspects différents. Certains semblaient être des dortoirs et des lieux de vie, d’autre des salles d’entraînement. Mais plus ils montaient, plus l’endroit devenait lugubre. Des rats morts jonchaient le sol, des corbeaux avaient élu domicile dans certains recoins de couloirs.

Enfin, après une durée interminable, les deux hommes qui la transportaient ouvrirent une porte qui donnait sur l’extérieur : le sommet de la tour.

Torture

Les jours qui suivirent furent terriblement difficiles pour la jeune femme. En effet Sorak avait annoncé qu’elle possédait des pouvoirs magiques. Sa chevelure rousse était déjà un soupçon suffisant. En plus de ça, elle était capable de charmer les faucons pour les faire obéir. Elle hurlait que c’était des idioties, elle ne pouvait pas charmer d’animaux. Quoi qu’ait pu faire son faucon, il l’avait fait de son plein gré et pas sur son ordre.

Mais les sorciers ne l’entendaient pas de cette oreille-là. Pour la forcer à expliquer la source de son pouvoir, les sorciers pratiquèrent la torture. Il ne s’agissait que de l’empêcher de manger au départ, mais rapidement ils commencèrent à la frapper, et même faire d’elle un mannequin d’entraînement pour les sortilèges de leurs apprentis.

Sorak se présenta à elle une après-midi. Il avait bel et bien des cicatrices définitives sur le visage. Ce détail fit sourire Ermeline, et elle ajouta qu’il aurait mérité de se faire crever les yeux au passage. Sorak ricana et, en réponse, il lui lança l’oreille de sa jeune soeur. Devant son regard plein d’incompréhension, il annonça cruellement qu’il était inutile de rechercher Lyfana : elle était morte. Pendant tout ce temps, elle se trouvait dans la mine de Sonis-les-Hauts. Là où il l’avait retenue prisonnière tout en la questionnant sur les pouvoirs de sa sœur ainée. Elle n’avait pas survécu à son interrogatoire. Quelle tristesse, se dit Ermeline, sa jeune sœur torturée et tuée pour rien…

Cauchemar

Piégée dans cette cage telle une bête, Ermeline n’avait aucun moyen de sortir. Ça faisait au moins six jours qu’elle ne s’était pas tenue debout. Ses muscles étaient engourdis, elle avait faim, soif et pourtant, elle était contrainte de rester ici. Les sorciers voulaient l’origine de son pouvoir, et elle n’avait aucune réponse à donner.

Malgré ses tentatives, les barreaux ne cèderaient pas. Les sorciers venaient régulièrement pour la torturer. Inévitablement, ils finiront par la tuer au moment où ils comprendront qu’elle n’a aucune magie. Peut-être devrait-elle leur mentir ? Inventer quelque chose pour qu’ils ouvrent sa cage afin qu’elle prenne la fuite ? Mais quand bien même elle arriverait à sortir de cette tour maudite, encore fallait-il survivre jusqu’à la ville. Vu son état d’épuisement, c’était très improbable. N’importe quelle bête sauvage la tuerait. Et si ce n’était pas une bête sauvage, ça pouvait aussi être ces chasseurs de sorcières ou simplement des villageois. Car elle était toujours fugitive. Elle ferma les yeux dans un profond soupir de désespoir. L’avenir était bien sombre…

Son Némésis réapparut ! Aussi soudainement que si c’était un cauchemar, sauf que son cri suraigu lui perfora les tympans. La douleur était bien réelle. Il était proche, très proche ! Cette fois elle n’aurait aucun moyen d’échapper à la mort. Elle chercha du regard, à la recherche de ces yeux rouge brillant dans l’obscurité de la nuit. Elle entendit un battement d’ailes et soudain, sa cage fut secouée. Venant de derrière elle, le monstre semblait vouloir écarter les barreaux pour la dévorer. La puissance de cette créature était telle que Ermeline entendait le bruit du métal se tordre sous la puissance de sa prise.

Soudain la porte s’ouvrit brutalement. Plusieurs sorciers bondirent en lançant vers la créature des sortilège et des filets afin de la capturer. Mais le monstre poussa son habituel cri suraigu qui contraignit les sorciers à se boucher les oreilles sous peine de devenir sourds. Il déploya ensuite ses gigantesques ailes et tenta de s’élancer en gardant toujours la cage prise dans ses serres. Il ne parvint à soulever la prisonnière et son cachot qu’à quelques centimètres du sol. Voyant les sorciers venir trop proche, il relâcha sa prise et s’envola. La cage chuta et la malheureuse fut une nouvelle fois malmenée autant par la douleur que par l’épouvante.

Malgré cela, les sorciers l’interrogèrent immédiatement. Ils voulaient savoir comment elle était capable de commander une bête pareille. Mais elle était trop faible pour répondre, elle était trop terrorisée pour expliquer quoi que ce soit. Elle pleurait et n’arrivait pas à se calmer. Une nouvelle fois elle fut torturée pour son manque de coopération. Et une fois la séance de torture terminée, elle ne trouva pas le sommeil. Elle restait là, les yeux grand ouverts à regarder les barreaux de la cage tordus… Pas assez pour qu’elle puisse s’en échapper, mais largement assez pour lui faire comprendre la puissance prodigieuse de l’animal. Mais ce n’était pas un mal, car dès lors qu’elle dormait, le même cauchemar revenait toujours.

Pourquoi les dieux étaient-ils si cruels avec elle ? Pour la première fois de sa vie, elle se risqua à une prière. Si un Dieu pouvait l’entendre pour lui venir en aide… C’était probablement le moment idéal. Mais elle balaya cette idée ridicule. Aucun homme et aucun Dieu n’aurait pitié d’elle. Elle allait mourir ici, elle le savait. Restait à savoir comment, pour ça, elle avait l’embarras du choix.

Sauvetage

Il pleuvait à seaux lorsqu’un bruit inhabituel la tira de sa torpeur. Un bruit étrange, comme celui d’une ceinture qu’on retire trop vite. Ce bruit revenait régulièrement et était suivi d’un claquement. Il y avait des voix également. Cent fois durant sa captivité elle s’était demandée si elle était devenue folle, mais cette fois son cerveau ne lui jouait pas de tour. Elle entendait bien des voix, et elles se rapprochaient. Bizarrement, ça ne semblait pas venir de l’intérieur de la tour.

Elle leva la tête, par crainte de voir son Némésis mais il n’était pas là. Elle tendit l’oreille pour mieux entendre ces voix à travers la pluie battante. Soudain, une tête dépassa des murailles. Suivie d’une autre et encore une. Ces hommes n’étaient ni des sorciers ni des chasseurs de sorciers, elle le supposa à leur accoutrement. L’un d’entre eux portait même une armure de plaques. Les dieux avaient entendu sa prière ! Ils lui avaient envoyé un sauveur.

L’un des hommes s’attaqua au cadenas avec un jeu d’outils et de crochets. Il le déverrouilla en un rien de temps. La trappe s’ouvrit. « Par tous les Dieux, merci à vous ! Vous êtes venus pour me sauver », fit-elle en sortant de sa cage. L’homme en armure la saisit par les poignets d’un air sévère et ajouta : « Je ne suis pas venu pour vous sauver. » Elle chercha à se dégager mais l’emprise était trop forte. Elle essaya de le repousser mais le guerrier faisait presque trois fois son poids et il n’eut aucun mal à la soulever comme un sac de pommes de terre. Il assembla tout son courage et prit l’élan nécessaire. Il se mit à courir et lança la jeune femme par-dessus le bord dans un cri de rage. Celle-ci chercha à se retenir en s’accrochant aux mains du chevalier mais c’était en vain. Elle hurla à plein poumons et disparut dans une chute vertigineuse à travers les nuages.

Chute

L’élan donné par le chevalier donna à Ermeline une rotation sur elle-même qu’elle ne pouvait combattre. Le sommet de la tour devint vite caché par les nuages, tout comme le sol. Pendant sa chute, elle ne vit rien d’autre que de la brume ou la tour. Son heure était venue, encore quelques secondes avant la mort.

Mais soudain, quelque chose d’encore plus terrifiant que la mort se manifesta : un cri suraigu fit écho et une ombre s’approcha d’elle à travers les nuages. Une ombre qui se déplaçait bien plus vite qu’elle dans sa chute libre… Cette ombre, elle la connaissait. C’était son pire cauchemar. Allait-elle souffrir une deuxième torture avant de s’écraser au sol ? Quelle mésaventure que d’être déjà condamnée à une mort certaine pour se faire, en prime, déchiqueter par le bec crochu et les griffes acérées de la créature ! Elle sentit effectivement la créature lui mutiler le dos. Ermeline continua d’hurler tout en cherchant à se débattre, mais l’oiseau géant tint bon et lui ravagea sa tunique. Les griffes avaient arraché sa peau mais s’étaient arrêtées de lui déchirer ses chairs. Retenue par sa ceinture, elle cessa de tourner sur elle-même pour observer une chute en ligne droite, plongeant tête la première vers le sol avec derrière elle le monstre qui ouvrit grand ses ailes. L’inclinaison changea progressivement, le curieux duo redressa sa trajectoire. Ils passèrent tout juste au- dessus des récifs montagneux. Fort heureusement, Ermeline était légère, et la bête puissante. L’inclinaison de la montagne leur laissa le répit nécessaire pour obtenir enfin une trajectoire horizontale. Elle ne se débattait plus, trop stupéfaite pour réagir. La créature volait à une vitesse incroyable en la tenant toujours fermement par sa ceinture. Après plusieurs longues secondes, la lumière commença à percer à travers la brume et enfin, la tempête était derrière eux.

Elle fut la première femme à observer le monde depuis le ciel. C’était une vision merveilleuse. Mais ce moment d’extase était en demi-teinte à cause de son pessimisme. Elle s’attendait à tout moment de recevoir un terrible coup de bec qui lui briserait la nuque ou lui perforerait le crâne. Elle sentit la créature s’agiter et perdre en altitude. Fatiguée, elle n’était plus capable de soutenir le poids de son invitée. La courbure de leur vol redevint inquiétante et avant même qu’elle n’ait le temps de réfléchir, ils disparurent tous les deux dans la canopée d’une forêt dense.

Réveil

Quand elle se réveilla, la bête était sur une branche, à quatre mètres au-dessus d’elle. En pleine forêt et de jour, elle put enfin voir son Némésis en face et en pleine lumière. Cette créature soi-disant monstrueuse n’avait pas les yeux rouges injectés de sang, elle n’avait pas de visage humanoïde muni d’un bec crochu. C’était un véritable faucon géant portant sur elle un regard perçant. Il aurait pu la tuer cent fois pendant son inconscience, pourtant, il n’avait rien fait. Elle n’osa pas bouger, à la fois terrifiée et fascinée par son sauveur. Elle le regarda durant de longues secondes. Admirant son plumage merveilleux teinté de gris et de marron. Mais le plus mémorable de cette vision extraordinaire, c’était l’incroyable intelligence qu’elle pensait lire au fond de ses yeux.

Ermeline n’aurait jamais imaginé recevoir pareille leçon de morale. L’existence d’un animal bien plus intelligent, plus courageux et plus reconnaissant que n’importe quel humain. Elle resta là durant plusieurs minutes à organiser ses pensées, à essayer de comprendre ce qui s’était passé. Les sorciers, le chevalier, la chute, le vol, la forêt… et l’oiseau… Au moment où elle déplaça sa main pour tenter de se relever, l’oiseau poussa son habituel cri suraigu et quitta sa branche pour s’envoler. Il passa à travers le feuillage et disparut. Elle sut immédiatement qu’elle ne le reverrait jamais.

À présent que tout le monde la croyait morte, sa famille allait pouvoir vivre sans être harcelée par les chasseurs de sorcières. Elle n’éprouvait pas vraiment de peine pour ses parents. Seule la mort de sa jeune sœur lui inspirait du chagrin. Elle savait qu’elle allait devoir vivre ainsi, en marge de la civilisation, car si elle réapparaissait, les soupçons sur la pratique de la sorcellerie auraient encore d’autres arguments. Mais elle était prête à faire face à sa destinée. Elle n’avait rien d’une guerrière ni d’une sorcière, pourtant, elle avait survécu là où n’importe qui aurait passé l’arme à gauche. Elle eut un désir de vengeance pour sa sœur, mais là encore, elle apprit dans les semaines qui suivirent que c’était une quête vaine. En effet, les hommes qui étaient venus la jeter depuis le sommet de la tour avaient massacré les sorciers un à un. Rien ne pourrait jamais ramener sa jeune sœur disparue. Elle devait accepter son chagrin et vivre son deuil. Elle devait aussi accepter que tout son village soit dans le faux. Ils avaient tort sur son compte, soi-disant sur ses pouvoirs magiques et même sur l’oiseau magnifique, qu’ils appelaient l’oiseau maudit.

Malgré ce sentiment d’injustice qu’elle allait devoir surmonter, elle était désormais libre. Parfaitement libre de devenir la femme qu’elle avait toujours rêvé d’être. Celle qui défendrait ce lieu. Elle était devenue protectrice des forêts, une rôdeuse. Si depuis ce jour les rumeurs sur les forêts hantées commencèrent à circuler, plus personne n’entendit parler d’Ermeline Mataguerre.

Renaissance

Assise face à une dizaine de paires d’yeux attentifs, une voix s’élevait dans la canopée.

« Je m’appelle Ermeline Mataguerre, voici ce que j’ai vécu et voici comment je suis morte… d’après eux… »

*** FIN ***

Voilà la troisième histoire se termine. J’avais très envie de vous faire croire que j’assassinais sauvagement tous mes personnages, mais il m’arrive d’être sympa. Encore une fois, mon objectif est de vous surprendre. Est-ce que ça a marché ?

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