Contrairement à une croyance répandue, les hommes prêts à tuer contre de l’or sont plutôt rares.
Voici l’histoire de l’un d’entre eux.
Voici l’histoire de Joshua l’assassin.

Il n’est pas le plus fort pour tuer, il n’est pas le plus doué pour mentir, il n’est pas non plus capable de magie …
Pourtant, jusqu’ici il a survécu.
Voici comment s’est déroulée sa toute dernière mission.

Le camp Norn

Trois hommes montaient la garde à l’entrée d’un petit village plongé dans la nuit. Parmi eux, celui qui semblait commander par son aura portait une armure de qualité et de nombreuses décorations. C’était un homme d’une quarantaine d’années qui traitait ses soldats avec bienveillance.

L’attention du trio fut attirée par l’approche d’un étranger qui s’adressa à eux.

  • Bonsoir, je suis à la recherche d’un homme nommé Ruben.
  • C’est moi-même ! fit l’homme à l’armure décorée, qui le demande ?
  • Je m’appelle Joshua et je suis ici pour … discuter avec vous, voyez-vous?

Les trois hommes adressaient des regards méfiants et interrogateurs à l’arrivant, jusqu’au moment où une étincelle apparut dans le regard de Ruben.
Son regard illuminé laissa immédiatement la place à une nouvelle mine sombre. Il fronça les sourcils, prit un air sérieux et s’éloigna de ses hommes en emmenant Joshua avec lui. Arrivées dans sa tente, les deux hommes s’installèrent, installés sur des fauteuils de bois décorés de peaux de bêtes et éclairés par des bougies.

  • Avant toute chose, merci à vous d’être venu à moi si rapidement.
    Joshua répondit par un hochement de tête silencieux et fixait son interlocuteur du regard, attendant la suite.
  • Sachez déjà que je ne suis que chef de ce petit village, je ne suis pas la personne qui commande. Au-dessus de moi, ma reine réprouve catégoriquement le fait d’employer des espions et des assassins.
  • Tiens tiens …
  • Pour éviter tout soupçon de sa part, vous n’aurez pas à lui parler. Après tout elle est fort occupée et n’a pas que ce village sous sa régence. Et elle sait que j’engage de nombreux hommes pour assurer la garde du village. Vous serez donc officiellement l’un de mes soldats. Vous aurez un logis, des repas et même l’équipement dont vous pourrez avoir besoin. D’ailleurs, tenez, voici la clé de votre chambre.
  • J’apprécie. Mais allons à l’essentiel, qu’attendez-vous de moi ?
  • J’ai un ami dans la difficulté. Il s’appelle Cynath, c’est un homme en qui j’ai toute confiance et je ferai tout pour l’aider. Il m’a fait comprendre qu’il avait besoin d’un homme compétent pour procéder à des opérations d’espionnage, de contre-espionnage et d’assassinat … J’ai cru comprendre que c’était dans vos cordes.
  • C’est ce que j’ai appris à faire en effet. Parlez-moi de votre ami.
  • Cynath est le meneur d’un groupe de mercenaire qui se nomme la Compagnie Noire. Le meneur porte le titre d’Abalah et actuellement il …
    Joshua leva la main pour l’interrompre
  • Pourquoi le chef d’une compagnie de mercenaire aurait besoin d’un homme d’armes ? Il doit déjà en avoir des dizains d’assassins sous ses ordres.
  • Justement, il veut un homme extérieur à sa compagnie.
  • Et pourquoi donc ?
  • Ça, je suis bien incapable de vous le dire. Mais lui vous expliquera en détail ce qu’il attend de vous …
  • Et pour entrer en contact avec lui, comment je m’y prends ?
  • On dirait que je dois vous demander de faire usage de vos compétences de discrétion.
  • Oh ça ne sera pas nécessaire …

Deux jours plus tard.

Un homme d’une trentaine d’années s’approcha à son tour du village. Mais lui n’était pas un étranger que les gardes interrogeaient, non. Lui pouvait entrer et sortir librement. Pour ça, il n’avait qu’à abaisser sa capuche et révéler son visage. Il circula librement et s’adressa aux habitants, à la recherche d’un certain Joshua.

  • Je suis Joshua, fit un homme derrière lui. Qui le demande ?
  • Hé bien, en fait c’est vous qui m’avez demandé. Je me nomme Cynath et j’ai cru comprendre que vous aviez une … Requête pour ma compagnie ?
    Joshua observa attentivement son interlocuteur. Cynath avait les épaules décontractées, les trapèzes musclés, un regard vif et au moins deux lames dissimulées, en plus de celle à sa ceinture, tout ça ne faisait aucun doute, cet homme savait se défendre.
  • Allons discuter de ça dans un endroit qui ne souffrira pas d’oreilles indiscrètes …

Silencieux comme la mort, les deux assassins marchèrent dans les ruelles jusqu’à s’installer en bordure de village, là où le passage des habitants était très rare. Seuls les rires d’enfants qui jouent parvenaient jusqu’à ce lieu calme.
Un ton plus bas et l’air grave, ils reprirent leur conversation.

  • Un demi-million de pièces d’or pour une tête couronnée, une commande passée par un certain Joshua du camp des Norn. Voilà une requête inhabituelle.
  • Seules les requêtes inhabituelles attirent l’attention de ceux qui commandent, et j’avais besoin de vous parler à vous, et à vous seul, Cynath.

L’éclair de méfiance s’interrompit lorsque Joshua reprit la parole.

  • N’ayez aucune crainte, je ne fais pas partie des assassins pitoyables qui s’amusent à tenter de sortir des tirades farfelues avant d’attaquer en espérant avoir un semblant de charisme … J’avais vraiment besoin de ne parler qu’à vous. C’est Ruben qui m’envoie. Et navré de vous le dire, je n’ai pas un demi-million de pièces à vous offrir en échange d’un contrat.
  • Ah, vous êtes donc l’homme qui peut m’aider … Redonnez-moi votre nom ?
  • Joshua.
  • Puis-je vous demander, Joshua, avant qu’on envisage une collaboration, pour quoi vous êtes devenu… Ce que nous sommes tous les deux ?
    Joshua eut un air surpris.
  • Je n’ai pas eu le choix. Enfin … Si, le choix je l’ai eu. Disons que j’ai fait le mauvais. À plusieurs reprises. Une succession de mauvais choix, oui, je crois que c’est pour cette raison que je suis devenu ce que nous sommes tous les deux.
  • Vous êtes manifestement rusé, vous pourriez vivre autrement … Qu’est-ce qui vous empêche de faire les bons choix aujourd’hui ?
  • Une dette. Et tenir une auberge n’est clairement pas assez lucratif … Mais je compte bien finir de la rembourser avec cette mission.
  • Et quand ce sera fait ? Que ferez-vous ?
  • Pourquoi cette question ? Vous envisagez de me recruter dans votre compagnie ?
  • Ce n’est pas impossible … Mais inutile de précipiter quoi que ce soit … Et surtout, il y a plus urgent à faire.
  • Je vous écoute.
  • J’ai besoin que vous enquêtiez au sein de ma propre compagnie. Je sens le vent de la trahison souffler, je suis le chef de cette compagnie, je détiens ainsi le titre d’Abalah. Un titre convoité, et je n’ai pas l’intention de mourir d’un poignard sorti de l’ombre. Je ne compte pas non plus abandonner mon titre simplement parce que des langues fourchues conspirent contre moi.
  • À juste titre …
  • Je veux savoir ce qui se prépare.
  • Enquêter sur chaque membre prendra une éternité … Et vous êtes exposé à un poignard sorti de l’ombre chaque seconde qui passe … Pour avancer efficacement, j’ai besoin de deux noms. En qui avez-vous totalement confiance, et en qui n’avez-vous absolument aucune confiance ?
  • J’ai confiance en mon frère, Akinet. C’est une personne qui s’est battue à mes côtés pendant des années. Je suis certain qu’il donnerait sa vie pour défendre la mienne, et même si je viens à mourir, il fera tout pour punir ceux qui m’ont attaqué.
  • Il sait que vous allez engager quelqu’un actuellement ?
  • Non.
  • Parfait, surtout, continuez de ne rien lui dire. Et en qui n’avez-vous pas confiance ?
  • La nouvelle intendante … Elle est arrivée il y a quelques semaines dans ma compagnie et semble tourner la tête de tous les hommes qu’elle croise. Elle se joue d’eux telle une araignée qui joue avec sa proie prise dans ses filets avant de les dévorer morceau par morceau tout en la gardant en vie … Elle se nomme Mellovna. C’est une femme fourbe qui use des mots pour les tourner les faits à son avantage. Toute conversation avec elle est inutile, tout ce qu’elle dit n’est que poison.
  • Tiens tiens … Une description des plus parlante. Pourquoi garder dans votre compagnie une femme qui vous inspire une telle aversion ?
  • Hé bien la Compagnie Noire n’est qu’une délégation de la Cité Noire. Je suis chef de la compagnie, mais c’est la cité qui commande.
  • Et pourquoi ne pas régler le problème « Mellovna » d’une manière plus directe et définitive ?
  • Juste sur un ressenti ? Non, je ne ferai qu’accroitre la tension déjà très présente. Et si la Cité Noire venait à l’apprendre, ça serait désastreux pour moi.
  • Très bien … Alors je vais commencer avec elle. Qu’est-ce qu’elle veut ?
  • Elle veut procéder à un vote afin d’élire un nouvel Abalah. Abalah est le titre que porte le chef de notre Compagnie. Actuellement c’est moi, jusqu’à ce que je meurs, ou jusqu’à ce qu’un autre soit nommé. Je soupçonne qu’elle veut organiser un vote triché pour que je sois destitué. Après tout, elle retourne l’esprit à n’importe qui, alors elle pourrait bien y parvenir.
  • Et qu’est-ce qui vous oppose tant avec cette femme ? Après tout, une personne déterminée pourrait vous être utile si vous travaillez de concert.
  • Hé bien les préceptes de la Cité Noire sont de s’enrichir à tout prix … S’enrichir pour grandir, et grandir pour s’enrichir. Moi j’ai tendance à considérer que le mercenariat n’est viable que si nous avons un objectif, un idéal, une quête … Pour atteindre cette vertu, j’ai accepté d’aider des personnes dans le besoin. J’ai fait ça gratuitement. Ça a presque été considéré comme de la trahison par la Cité Noire et c’est pourquoi ils m’ont envoyé quelques … « Renforts » dont cette Mellovna.
  • Parfait, je pense que je vais commencer par elle.
  • Je vous l’ai dit, c’est parfaitement inutile, elle ne fait que mentir et …
  • Je sais, coupa Joshua. J’avais déjà compris la première fois. Mais si vous aviez pu solutionner le problème avec vos méthodes, je suis certain que vous l’auriez déjà fait. Pourtant nous sommes là à discuter de ce problème qui semble être une épine dans votre pied. Donc désolé de vous le dire d’une manière aussi abrupte : Vous êtes le client, vous payez et obtenez ce que vous demandez, par contre, la méthode, ça me regarde.
  • On dirait qu’on ne m’a pas envoyé un incompétent … Voilà qui me plait. Enquêtez donc et tenez-moi au courant.
  • Il va me falloir quelque chose pour m’approcher de Mellovna. Si j’arrive en lui proposant mes services, elle va me rire au nez en disant qu’elle a autant de mercenaires qu’elle veut. Elle n’aura absolument aucune raison de vouloir me recruter et elle aura raison de me tenir à distance.
  • Alors comment allez-vous procéder ? Vous comptez la suivre et l’épier ?
  • Non, je ne peux pas me permettre de rater ma première impression si je veux m’approcher d’elle … Je vais lui dire que j’ai entendu une conversation que vous avez menée. Je compte lui apporter une information si cruciale qu’elle n’aura absolument aucun autre moyen d’envisager l’avenir sans mon aide.
  • Il va falloir trouver un énorme mensonge alors.
  • Ce que j’ai besoin de lui apporter, c’est une vérité. Un argument incontournable que vous êtes prêt à concéder sans trop vous compromettre. Un argument qui se révèlera vrai jour après jour et qui ne fera que confirmer que je suis là pour l’aider.

Le chef de la Compagnie Noire prit quelques instants pour réfléchir. Était-il en train de choisir quelle information révéler ? Ou bien était-il en train de considérer la stratégie dans son ensemble ?

  • Très bien, dites-lui que je fais actuellement des recherches sur les descendants d’Ulrik. Dites-lui que je pense être l’un d’entre eux et que je compte utiliser cet argument pour justifier ma place de chef lors de la prochaine élection.
  • Ulrik ?
  • Un homme ayant accompli de nombreux actes épiques dans le passé, tellement grandiose qu’il est aujourd’hui considéré comme un Dieu. C’est une référence pour nous dans la Compagnie Noire.
  • Très bien … Je pense que j’en sais suffisamment… Je vais maintenant m’intéresser à ces deux personnes … Akinet votre frère, et Mellovna, l’intendante…

Rencontre

Trois chevaux galopaient sur le chemin, sur eux, deux femmes et un homme. Ils filaient à toute vitesse, poursuivant l’horizon. Le bruit des sabots encourage tous les marcheurs se pousser du chemin. Et pour ceux qui ne laissaient pas la place aux cavaliers, leurs vêtements ornés du symbole de la Compagnie Noire finissaient de les dissuader.

Il en était ainsi jusqu’à ce qu’un vagabond se tienne debout et leur faisait face, la main ouverte les intimant à s’arrêter. Ce qu’ils firent malgré la surprise.

  • Mellovna ? Fait l’homme, plus par affirmation que par question.
    Aucune réponse, seulement trois regards noirs dardant l’effronté.
  • Et qui le demande ? fit l’un des trois.
  • Je m’appelle Joshua, je suis éclaireur du camp des Norn sous le commandement du chef Ruben. Je recherche une femme du nom de Mellovna, savez-vous où je peux la trouver ?
  • Je suis Mellovna, fit l’une des deux femmes. Que voulez-vous ?

L’assassin leva la tête et l’observa attentivement. C’était une femme d’une trentaine d’années, pas bien grande, avec une chevelure blanche immaculée et des yeux bleus. Le genre de femme confiante dans sa capacité à attirer l’attention. Mais Joshua n’était pas là pour ça. Il répondit simplement :

  • Vous parler.
  • Je n’ai pas le temps pour des bavardages !
  • Vous devriez m’écouter quand même, rassurez-vous, je serai bref.

Après un soupire, la cheffe du trio hocha la tête à l’attention de ses subalternes et tous les trois descendirent de cheval pour s’approcher de l’agaçant personnage. Celui-ci se racla la gorge, manifestement embarrassé par le fait dee se faire entourer par trois assassins entrainés.

  • Puis-je vous parler en présence de vos deux compagnons de route ? J’ai bien peur que l’information que j’ai à vous révéler soit d’une importance cruciale.
  • Bien sûr, aucun de mes gardes ne s’éloignera tant que je ne connaîtrai pas vos intentions. Maintenant, allez à l’essentiel.
  • Un homme du nom de Cynath s’apprête revendiquer sa place de chef de la Compagnie Noire en avançant le fait qu’il est l’un des descendants d’Ulrik.

Les trois assassins ne montrèrent ni surprise ni intérêt, mais le silence qui parcourut la plaine était suffisant pour que Joshua sache qu’il avait réussi son coup. Il ne voulait pas les convaincre, il voulait les surprendre.
Après quelques regards interrogateurs, Mellovna reprit la parole.

  • Il n’est pas un descendant d’Ulrik c’est n’importe quoi ce que vous dites.
  • J’avoue que je n’en sais rien. Et Cynath lui-même n’est pas sûr d’être un des descendants d’Ulrik, mais qu’importe, il le prétendra et il gagnera la nouvelle élection grâce à ça.
  • Mais qu’est-ce qu’un éclaireur Nornien peut bien connaître des affaires de la Compagnie Noire ?

Joshua avait réussi son coup. Jusqu’à présent les trois assassins ne voulaient qu’une chose, se débarrasser de lui. À présent ils avaient besoin de comprendre. Pourquoi révéler cette information ? Comment cette information a été obtenue ? Quelles sont les intentions de cet intervenant ?

  • Le rôle d’un éclaireur c’est de passer inaperçu pour prévenir les attaques d’orques ou de gobelins. Mais mes fonctions ne s’arrêtent pas à l’exploration des plaines. En ville je tends l’oreille également, et j’entends de nombreux secrets … Cette fois-ci, ça avait l’air d’être un secret intéressant.
  • Et pourquoi venir me révéler cette information à moi ? fit Mellovna, toujours partagée entre la méfiance et la curiosité.
  • Avec moi, le premier service est gratuit. Après, ça devient payant. J’ai l’impression que vous avez besoin d’un informateur, et moi, j’ai besoin d’un employeur digne de confiance.
  • Et vous voyez en moi un potentiel employeur digne de confiance ?
  • En effet.

Pour la première fois de la conversation, Mellovna hésita. Elle prit un instant pour regarder ses deux acolytes puis leur demanda de s’éloigner. L’homme le fit sans faire d’histoire, la femme cependant montra quelques réticences et Mellovna dit répéter son instruction pour se faire obéir.

Une fois seul à seul, l’intendante et l’assassin déguisé en éclaireur reprirent leur conversation.

  • Je ne suis qu’intendante. Je ne peux pas utiliser les finances de la Compagnie Noire pour des fins personnelles. Ça serait de la trahison. Surtout que je ne pourrai jamais justifier d’employer un étranger. Si vous voulez gagner votre vie, nous avons des contrats. Les informations qui parviennent à vos oreilles peuvent se vendre à prix d’or.
  • Oui, mais ça impliquerait que je travaille pour votre chef. Votre chef qui semble tenir à son rôle d’Abalat à tout prix, pour des raisons personnelles. Pas pour le bien de la Compagnie Noire, non. Pour lui-même, égoïstement. Et moi, j’ai plutôt une vision à long terme. Donc ma condition est la suivante : soit je travaille pour vous seule, et personne n’a besoin de le savoir, soit notre collaboration s’arrête ici. Dans les deux cas, ça me convient.

Mellovna, manifestement poussée dans un entonnoir mental n’était pas en mesure de répondre avec répartie et rapidité. Elle était forcée de réfléchir entre deux échanges. Après une considération de quelques secondes, elle observa son interlocuteur des pieds à la tête, fronça les sourcils puis reprit.

  • Vous êtes quelqu’un de bizarre, Joshua l’éclaireur. Pourquoi désirez-vous travailler pour moi, et pour moi seulement ?
  • Je vous l’ai dit, je cherche une collaboration au long terme. Pas un petit contrat sur lequel je risque ma vie pour quelques piécettes. Ce que je veux, c’est quelqu’un capable de me rémunérer pendant des mois, des années. Quelqu’un en qui je peux avoir réellement confiance, même si je fais une erreur. Quelqu’un que je serai prêt à défendre même si elle n’a plus de quoi me payer pendant quelque temps. Ce que j’ai à offrir, c’est une loyauté, et donc, oui, en vous regardant, j’ai l’impression que vous pourriez être cette personne.

Véritablement prise au dépourvu dans un échange qu’elle n’avait pas préparé, Mellovna était emportée par les arguments affutés comme des poignards. Elle offrit la seule réponse que tout être doté d’une raison pouvait donner : la promesse de considérer l’offre.
La manipulatrice, la fourbe, l’araignée était prise dans la toile de Joshua …
C’était en tout cas, ce qu’il croyait.

La Reine

Les trois cavaliers de la Compagnie Noire partirent vers le nord, pendant que Joshua prenait la direction du Sud, vers le camp Norn.
C’est alors qu’il remarqua une charrette luxueuse. Aucun doute possible, à son bord se trouvait une personne de haute stature. Bien plus qu’un simple noble. S’agissait-il d’un seigneur local ? D’un roi ?
Mais oui !
Joshua comprit lorsqu’il vit son visage …
La Reine … Celle que sert Ruben … Après tout, ce sont ses terres …
Pendant l’espace d’une seconde, il a pu voir son visage. Mais pendant ce même laps de temps, la Reine l’avait vu également.

Elle l’avait vu parler avec les trois cavaliers de la Compagnie Noire. Ce n’est certainement pas une idiote et elle a compris qu’il venait de se passer quelque chose.
Est-ce que tout ceci était un terrible concours de circonstances ? Un jeu du sort qui poussait Joshua dans la difficulté ?
« Non » dit-il à haute voix, l’assassin inspira puis expira afin de calmer son esprit. Tout en marchant en direction du camp Norn, il se répétait son crédo :
« Les superstitions, les prières, la chance et les miracles, toutes ces choses abstraites et impalpables, ça ne vaut rien. Ce ne sont que des refuges pour les esprits faibles.
La force appartient à l’homme pragmatique, celui qui fait confiance à sa compétence. Je n’ai foi que dans les actes concrets, vérifiables et palpables. »

Rassuré par la certitude qu’il avait la situation en main, Joshua n’avait plus qu’à attendre que ses graines se transforment en plantes. Il sera bientôt temps d’aller récolter le nectar.
Il utilisa sa clé et découvrit sa chambre. C’était un lieu plus luxueux qu’il ne l’imaginait. Ruben traitait bien ses soldats … À moins qu’il n’ait droit à un traitement de faveur ?
Une cheminée avec du foin et du petit bois ne demandait qu’une étincelle pour chauffer la pièce. Un bureau avec le nécessaire d’écriture. Une bibliothèque, une miche de pain dans un torchon. Une baignoire en baldaquin, mais surtout, surtout, un lit couvert de peaux de bêtes lui tendait les bras. Il s’y installa confortablement, mais malgré la fatigue du voyage, Joshua chercha le sommeil.
Pouvait-il vivre autrement ? À quoi ressemblait la vie d’un homme normal ? La vie d’un homme qui a le plaisir de se coucher dans les draps chauds, à cajoler le corps d’une femme qui l’aime.
À échanger quelques mots bienveillants avant de s’endormir, en pleine confiance.
Une question à laquelle il n’avait pas de réponse.

Réveil

À son réveil, il répétait toujours le même rituel.
Un moment de silence et de méditation, afin de réaliser une transition douce entre le monde des rêves et la réalité.
Puis un moment d’affirmation, dans lequel il se répétait toujours les mêmes mantras.
« Cherchez la liberté, vous ne serez que l’esclave de vos désirs.
Cherchez la discipline et vous trouverez la liberté. »

Ensuite, un moment de visualisation. Il s’imaginait dans quelques semaines, un mois tout au plus. Il imaginait sa vie lorsqu’il n’aurait plus cette dette à payer. Il pourrait vivre comme tenancier, comme forgeron … N’importe quel métier, mais plus celui d’un homme qui fait couler le sang pour survivre.
Arrivé à la moitié de sa routine matinale, il sortit du lit pour s’attaquer à la deuxième partie. Il était temps de faire quelques exercices. D’abord des échauffements doux, puis des mouvements de yoga.
Ensuite, il parcourut les étagères de la bibliothèque à la recherche d’une lecture intéressante. Joshua n’aimait pas lire, pour quoi s’ennuyer à lire la vie des autres alors qu’il y a tant à faire dans la sienne ? Mais il se disciplinait tout de même à le faire chaque matin, conscient que la lecture lui permettait d’aiguiser son esprit.
Et enfin, pour terminer cette routine, il écrivait. Il s’installa sur le bureau et plongea sa plume dans l’encrier. Il savait déjà ce qu’il allait écrire ce matin :

« Cynath, c’est chose faite. À présent Mellovna me connaît. L’information que vous m’avez donnée aura été efficace. Un sacrifice nécessaire pour atteindre votre ennemie. Attendez-vous à ce qu’elle utilise cette information contre vous à présent.
Continuez de vous montrer confiant et entreprenant. Discutez avec de nombreuses personnes sans qu’elle ne puisse entendre vos mots. Auréolez-vous de mystères. Plus elle sera dans l’incertitude et plus elle vous craindra. Et conséquence directe de cette craindre, plus elle aura besoin de connaître la vérité, et donc, de me demander.
Encore un ultime effort et elle viendra me demander de travailler pour elle. Lorsque ce sera fait, j’aurai des ponts d’or pour m’approcher d’elle et découvrir ses véritables intentions.
Si nous sommes amenés à nous voir, ignorez-moi, ou traitez-moi comme n’importe quel inconnu. Et bien entendu, brûlez cette lettre. »

L’assassin ne signa pas en bas de la page. Il n’avait pas besoin de se présenter. Il enroula cette missive avec du fil, fit un petit nœud et la dissimula dans l’une de ses manches. Il descendit l’escalier afin d’aller profiter du petit déjeuner qu’ils servaient à l’auberge au rez-de-chaussée.

  • Bonjour Joshua ! Est-ce que Cynath vous a prévenu ? fit une voix familière venant d’une table. C’était Ruben qui profitait lui aussi d’un petit déjeuner copieux. D’un signe de main bienveillant, il l’invita à sa table.
    Joshua détestait se faire surprendre… Tout ce travail à se détendre pour qu’une simple parole le fasse frissonner.
  • Prévenu de quoi ? dit-il en s’installant.
  • Il va y avoir une nouvelle élection dans la Compagnie Noire.
  • Quand ça ?
  • Ce soir. C’est pour ça que Cynath veut vous parler.
  • Ce n’est pas possible, il ne faut plus que qui que ce soit nous voie ensemble. Tenez, remettez-lui cette lettre, et dites-lui que je m’occupe de l’élection. D’ici ce soir, j’aurai tout le nécessaire pour qu’il puisse défaire sa bête noire.
    Joshua déposa la missive, s’empara d’une pomme et d’un morceau de pain puis se leva.
  • Vous ne m’en voulez pas, j’ai du travail. Je repasserai dans l’après-midi. Faites en sorte de pouvoir lui parler entre mon retour et le début de l’élection.
  • Il tient à vous dire qu’il est prêt à partir … Il est agacé du climat qui règne dans la compagnie. Il m’a dit que s’il ne pouvait pas réaliser son rêve de créer un ordre à son image au sein de la Compagnie Noire, il le fera ailleurs. En d’autres termes, s’il perd son titre d’Abalah ce soir, il quittera la compagnie. Et il pourrait bien devenir l’un de mes lieutenants. Peut-être que tous les trois on pourrait accomplir de grandes choses, qu’en dites-vous ?
  • J’suis pas trop d’humeur à rêvasser … Répondit Joshua en passant le seuil de la porte, bien déterminé à aller écrire lui-même l’histoire.

Nouvelle rencontre

L’éclaireur s’approcha du campement de la Compagnie Noire. Il était encore à une centaine de mètres de la première âme, mais pourtant, il avait déjà été repéré depuis longtemps.
Il resta à bonne distance, attendant simplement son interlocutrice. Elle allait venir, il en était persuadé. Il tendit l’oreille et put presque entendre que leurs voix parlaient d’un type louche au loin. L’information était transmise. Soudain, une tête à la chevelure chatoyante apparut. Elle savait qu’il était là pour elle.
Pour une raison qu’il ne pouvait expliquer, l’assassin ne put réprimer un sourire. Était-il ravi de voir son plan se dérouler à la perfection ? Non, ce n’était pas ça. Il ne connaissait que trop bien les mécanismes de la manipulation pour s’émerveiller encore de leur efficacité.
Mais alors, pourquoi ?
Mellovna sortit du camp, accompagnée de sa garde du corps qui ne la quittait jamais d’un pouce. Elles marchèrent à travers la plaine afin de le rejoindre. Pour éviter de trahir la moindre émotion, Joshua concentra son attention sur cette femme qui l’accompagnait sans arrêt. Était-elle une véritable garde du corps digne de ce nom ? En tout cas, elle ne semblait pas l’apprécier. Elle ne disait pas un mot, mais son regard noir était suffisamment clair.

Ne désirant pas s’attarder en conversations inutiles, Joshua lança

  • Je suppose que si vous n’êtes pas revenu vers moi c’est parce que notre collaboration ne vous intéresse pas.
  • Oh détrompez-vous, nous allons collaborer, j’y tiens. J’allais justement commencer à vous chercher, mais vous m’avez prise de vitesse.

Une flatterie, un compliment, sous entendu … Un doux mensonge, Joshua le savait. L’éloge est comme la sonnette d’un serpent qui s’apprête à mordre … Il lui fallait reprendre la main et vite.

  • Aller à l’essentiel répondit-il d’un ton égal. S’il faut faire disparaitre votre rival un peu trop gênant, il va falloir qu’on se mette d’accord sur le tarif.
  • Pas tout de suite, non. Ce soir il y aura une réunion suivie d’une élection et je tiens à ce qu’elle se déroule dans les règles.
  • C’est-à-dire ?
  • Hé bien si à l’issue de l’élection, un nouvel Abalah est nommé, et que Cynath accepte un autre rôle, alors tout ira bien.
  • Et s’il refuse ?
  • Alors j’aurai besoin de vos services … Je suis certaine que vous êtes capable de vous occuper de ce genre de travail, n’est-ce pas ?
  • Nous en revenons donc au tarif … Combien pour la vie de Cynath ?
  • Si vous êtes capable de faire ça sans que tout ceci ne me retombe pas dessus, alors vingt mille pièces d’or me semblent un tarif honnête. Surtout que ça ne sera qu’une première mission, la première d’une longue série … Nous parlions bien d’une collaboration au long terme, n’est-ce pas ? J’aurai encore besoin de vous ensuite.

Joshua considéra la somme. Il réalisa que si Mellovna mourait, il serait payé par Cynath et Ruben. Mais à l’inverse, si Cynath mourait, alors il serait payé par Mellovna.
Dans les deux cas, il gagnait. Il pouvait bien laisser gagner l’un ou l’autre en toute quiétude, récupérer sa somme, rembourser sa dette, et enfin, disparaitre …
Son esprit rationnel lui disait donc que tout était sous contrôle, ses décisions d’expert l’avaient mené jusqu’à la victoire.
Et comme toujours, l’excès de confiance précède toujours à la chute.

  • Vous êtes abasourdi par le montant de la somme ?

Revenant à lui, Joshua secoua la tête puis répondit.

  • Non non, le tarif me convient, j’hésitais seulement à échanger une partie de cet or contre une faveur …
  • Laquelle ?
  • Êtes-vous mariée ?

Le choc laissa vite place à la surprise avec une pointe de gêne. Ne sachant comment dissimuler son égo flatté, elle préféra montrer les crocs.

  • J’espère que vous plaisantez ?! Tout ce cirque pour espérer vivre une vulgaire romance ?
    Une nouvelle fois, Joshua fit taire son interlocutrice en levant la main
  • Ne vous méprenez pas sur mes intentions, je ne suis pas ici en quête d’amour. Mais je ne suis pas non plus en quête de fanatisme. Je ne suivrai pas quelqu’un qui n’est pas digne. Je vous l’ai dit, je suis à la recherche d’un employeur en qui je pourrai avoir confiance au long terme. Et pour ça, j’ai besoin de vous connaître. Savoir si vous avez été capable de faire confiance à quelqu’un au point de l’épouser en dit long sur qui vous êtes et sur votre capacité à faire confiance à quelqu’un.
  • Hé bien, non, je ne suis pas mariée. Mais vous non plus ne vous méprenez pas sur moi. Ce n’est pas une question de confiance, le mariage est quelque chose qui ne m’intéresse pas, voilà tout. Et je vous fais confiance.
  • Êtes-vous capable de le prouver ?
  • De quoi ? Que je vous fais confiance ?
  • Oui.
  • Et comment pourrais-je vous prouver une chose pareille ?
  • En acceptant d’aller marcher quelque part ? Rien qu’un instant, le temps de discuter. Savoir qui vous êtes réellement. Je suis certain que derrière votre image d’intendante indestructible se cache une personne au grand cœur.
  • Je n’ai pas le temps pour aller flâner dans les bois tel un vagabond ! Restez concentré sur votre mission si vous ne voulez pas.
  • Il n’y a pas de confiance sans preuve de confiance.

Après un nouveau soupire d’exaspération, Mellovna se calma puis reprit avec plus de douceur.

  • Très bien, vous avez gagné. Lorsque Cynath ne sera plus un problème et qu’un nouvel Abalah sera nommé, nous irons marcher vous et moi, nous pourrons discuter autant que vous le voulez. Et puisqu’une promesse ne vous suffira pas, tenez, voici la preuve que je vous fais confiance. La Cité Noire m’a donné un délai pour nommer un nouvel Abalah, j’étais supposée réaliser cette tâche en deux jours. Ce délai est maintenant passé, à cause de vous d’une certaine manière. Car sans votre intervention j’aurai déjà procédé à une nouvelle élection dans la précipitation, et elle aurait été un fiasco. Grâce à vous Cynath n’a pas pu utiliser le fait qu’il est peut-être un descendant d’Ulrik. Mais le mauvais côté dans tout ça, c’est que le délai est passé.
  • Qu’est-ce que ça peut faire que vous n’ayez pas respecté le délai ?
  • Ça fait que je ne suis plus légitime pour procéder à un vote … En principe, je suis déchue de mon rôle. Fort heureusement, je suis la seule à le savoir.
  • En voilà une preuve de confiance …
  • Alors ? Suis-je assez digne à vos yeux ?
  • Vous voulez la réponse polie, ou la vérité ?
  • Les deux ! Commencez donc par la réponse polie, ça a un côté amusant …
    -La réponse polie est : Bien sûr.
  • Et la réalité ?
  • La réalité c’est que je ne sais pas encore…

Lorsqu’il fut à nouveau seul, Joshua ne put s’empêcher de considérer ce qu’il venait de se passer. Avait-il l’esprit embrumé ? Pour quelle raison avait-il pris de tels risques ? Et puis, Mellovna était-elle réellement déchue ? Ou bien était-ce un piège ? Un leurre visant à tester la fiabilité de son informateur ? Cynath l’avait présentée comme une araignée, maîtresse de la manipulation. Était-il en train de tomber dans ses filets lui aussi ?
Certainement pas ! Joshua sait que lorsque les menteurs rencontrent d’autres menteurs, lorsque tous les faits ne sont que façades, drapés sous plusieurs couches de tromperies … La vérité est celle que l’on crée.

Pourtant, lorsqu’il rédige son compte-rendu d’investigation à l’attention de Cynath, il l’informa que Mellovna comptait le faire assassiner s’il restait Abalah. Ce qu’il omit de dire, c’est que Mellovna était déchue de ses fonctions aux yeux de la Cité Noire. Il donna ce compte-rendu à Ruben, sachant qu’il serait immédiatement remis à Cynath.
Mais pourquoi ? Pourquoi diantre ne faisait-il pas un compte-rendu complet à Cynath ? En tant que professionnel, il se devait de faire un compte-rendu complet. Il aurait dû donner une information précise et mesurée expliquant que Mellovna avait annoncé ça, mais qu’il s’agissait peut-être d’un piège, tout comme il pouvait s’agir d’une réelle opportunité à exploiter ?

Il garda cette information pour lui … Après tout, si Mellovna gagnait, il sera bien profitable d’avoir eu un certain degré de loyauté envers elle.
À moins que ça ne soit pour d’autres raisons …

Élection

La réunion était sur le point de commencer lorsque Joshua, le curieux fit son entrée. Son visage n’était plus celui d’un inconnu au sein de la Compagnie Noire désormais. Il était simplement, Joshua, le type qui rendait service à la compagnie …
Mais de là à s’imposer durant l’élection, il faisait une nouvelle fois preuve d’une attitude arrogante. La tempérance conduit à la passivité et à la mort. La survie se trouve dans l’audace à outrance. Toujours aller plus loin ! Toujours garder l’initiative ! Alors avant de se faire rabrouer, il prit la parole en s’adressant à Cynath qui siégeait sur son trône central.

  • Abalah, ce soir va avoir lieu une réunion. Dame Mellovna ici présente tient à me recruter et ne tarit pas d’éloges sur votre compagnie. Depuis plusieurs jours je considère son offre qui est de rejoindre la Compagnie Noire. Suivre votre réunion est un moyen pour moi d’en connaître plus sur vos coutumes. Si vous le voulez bien, j’aimerais écouter.
    Un silence d’indignation parcourut la pièce. Comment Cynath, l’homme capable de loger un marteau dans le crâne de son interlocuteur sur un coup de colère allait-il accueillir l’intrus ?
  • Et qui es-tu donc ? répondit-il calmement.

Bien joué Cynath… Je savais que tu avais l’esprit vif, songea Joshua.

  • Je me nomme Joshua, je suis éclaireur, pour le compte des Norn.
  • Hé bien sois le bienvenu, Joshua des Norn. Qu’on lui apporte un siège et de l’eau.

Joshua s’installa, et demeura silencieux observant avec une grande attention ce qui allait se passer.
Mellovna prit la parole la première. À ses côtés se trouvait un homme plutôt grand aux cheveux mi-longs. Le genre de guerrier qu’il est sage de craindre. Il avait le charisme nécessaire pour être un meneur d’hommes. Était-il la personne pressentie pour succéder à Cynath ? Probablement …

En plus de ce guerrier dont le nom lui échappait encore, de Mellovna et Cynath, il y avait une douzaine d’hommes et de femmes qui participaient à la réunion. Tous des assassins entraînés, ça ne faisait aucun doute. Parmi tous ces gens, se trouvait probablement Akinet, le seul homme de confiance de Cynath, cet homme qui pourrait se révéler utile.

Joshua avait les réunions en horreur. Les débats interminables sur des situations hautement improbables étaient pour lui une pure perte de temps et d’énergie. Et lorsque ce n’était pas pour envisager un hypothétique avenir, c’était carrément pour reprocher telle ou telle action réalisée par le passé.
Ces réunions, qui lui donnaient des boutons et de la fièvre, portaient un nom : la politique. Et Joshua était tout sauf un politicien.

Mais pour cette réunion, il était prêt à faire un effort. Après tout, l’enjeu le concernait lui directement. Il était même possible qu’à l’issue de cette réunion, il puisse rembourser sa dette. Briser cette épée de Damoclès pour enfin vivre librement.
Mais pour faire quoi ? Sans même qu’il en ait conscience, son mantra, tel un tatouage mental se heurta à sa conscience.
« Chercher la liberté, c’est être l’esclave de ses désirs. Chercher la discipline, c’était trouver la liberté. »
C’était tellement vrai, à travers la discrétion, les subterfuges et la patience, il était sur le point d’être libre … Mais pour faire quoi ensuite ?
Peu attentif aux conversations interminables qui se déroulaient devant lui, Joshua envisagea l’avenir.
Si Mellovna accomplissait sa mission et qu’il travaillait pour elle, c’était servir la cause de l’or. Ces pièces de métal sans âme auxquels les Hommes donnent tant d’importance. L’or qui peut faire gagner des guerres comme il peut briser des amitiés. L’or qui l’avait conduit à être abandonné durant l’enfance … L’or qui crée des dettes … Comme celle qui le pèse depuis bientôt deux ans et qu’il s’efforçait de rembourser en semant les cadavres derrière lui.
Non, servir Mellovna n’était clairement pas une alternative qui s’alignait avec ses principes et ses valeurs. Pourtant, quelque chose d’insaisissable lui disait que cet avenir pouvait avoir quelque chose d’agréable.
Était-ce Mellovna elle-même ? Lire l’admiration dans ses yeux bleus avait laissé un souvenir indélébile dans la mémoire de l’Assassin. Mais ça pouvait être une feinte, une nouvelle ruse d’une araignée … Si cette femme était bien la Reine de la manipulation comme Cynath le disait, alors cette attitude bienveillante n’était que du sucre pour séduire les idiots. Et Joshua n’avait pas l’intention d’être l’idiot de qui que ce soit.
À l’inverse, si Cynath gagnait, il allait être engagé par Mellovna pour aller l’assassiner, et ça, il ne l’aurait pas fait. Toujours pour des raisons qu’il ne parvenait pas à saisir, Joshua savait qu’il y avait des personnes qu’il ne pouvait pas tuer, qu’il ne DEVAIT pas tuer. Des personnes si importantes de par leur vertu et leurs actions qu’ils portaient littéralement le monde. Et ce Cynath était l’un d’entre eux. Un esprit rusé et doté de principes. Un monde sans Cynath, c’était un monde sans honneur.
Oui, tel était l’avenir si Cynath gagnait : Mellovna viendrait chercher Joshua, s’exposant elle-même à la mort. Cynath allait être également capable de se débarrasser de quelques fines lames et lorsque ça serait chose faite, la Compagnie Noire retrouverait son équilibre. Peut-être qu’à ce moment-là, Joshua viendrait postuler ? Dans cet avenir-là, les valeurs et les principes de Joshua étaient respectés.
Dans le pire des cas, si Cynath était tout bonnement banni de la Compagnie Noire, alors il deviendrait l’un des lieutenants de Ruben. Joshua, délivré de sa dette aurait tout le loisir de continuer son travail d’éclaireur pour former un trio honorable, tout comme il était libre de partir vivre où il le voulait.
Ainsi donc, dans TOUS les cas, l’avenir était confortable. Il fit un effort pour essayer de suivre les tenants et les aboutissants des enjeux politiques qui étaient présentés devant lui. Les personnes qui se rangeaient du côté de Mellovna et d’une nouvelle élection étaient plus nombreuses que Joshua ne l’aurait pensé.
Comment un homme si honorable pouvait-il avoir perdu tant de la confiance de ses pairs ?
En écoutant chaque participant exposer son point de vue, Joshua réalisa que Cynath avait raison d’être inquiet, en fait, ils étaient presque unanimes. Les rares qui rendaient honneur à Cynath le faisaient avec des mains de beurre, plein de mollesse et sans aucune hargne.
À l’inverse, ceux qui prenaient la parole pour saper son autorité le faisaient d’une manière vindicative, avec des mots aussi tranchants que des lames.
L’homme sans nom qui avait le charisme nécessaire pour reprendre le flambeau prit la parole. Celui-ci s’adressa à Cynath avec la même ardeur dans ses paroles. Cynath avait accepté d’aider des gens. C’était indigne d’une compagnie de mercenaires. Les préceptes de la Compagnie étaient de s’enrichir, sous peine de mourir de faim, et ces préceptes devaient être redorés. Cynath les avait bafoués pendant beaucoup trop longtemps ! C’était un affront pour le Dieu Ulrik !
À ces mots, de nombreuses acclamations venant des belligérants se firent entendre. Quelle honte ! Pensa Joshua, comment des hommes et des femmes qui vivent sous un toit, savourant trois repas par jour cuisinés par des domestiques pouvaient utiliser la crainte de mourir de faim comme argument ? Ces hommes répétaient sans arrêt qu’ils devaient honorer les préceptes de la Cité Noire. La Cité Noire ! Leur organisation possédait une véritable ville quelque part ! Pourtant, sans aucune honte, ils répétaient que sans or, ils allaient mourir de faim. Cette hypocrisie lui donnait envie de vomir.
Plus rares étaient les discours mesurés, ceux qui donnaient un avis plus modéré passaient pour des indécis. Cynath a tout d’un chef de Guerre, mais être Abalah signifie honorer les principes de la Compagnie.
Joshua fulminait, les principes mêmes de la Compagnie Noire étaient bancals ! Et Cynath proposait justement de les faire évoluer en quelque chose de noble et de viable sur le long terme. Pas seulement de s’enrichir à tout prix ! Pas seulement survivre, mais bel et bien vivre ! Malgré sa colère, l’Assassin resta parfaitement silencieux.
Un seul homme prit le parti de Cynath d’une manière claire et catégorique, son visage et ses traits ne faisaient aucun doute : c’était lui Akinet, son frère de sang et de confiance. Celui-ci prononça quelques mots signifiant que Cynath méritait de rester le chef et que personne n’était aussi digne que lui pour une telle tâche.
Mais les personnes présentes firent la sourde oreille à son argumentation. La réunion se passait très mal pour Cynath, et il allait bientôt être exclu… L’issue du vote était jouée d’avance. Selon les estimations approximatives, Cynath s’en sortirait avec deux voies favorables, peut-être trois, contre dix pour l’intendante et son grand ami hautement acclamé.
Cynath sortit alors un document d’une poche de sa veste. Il expliquait qu’il avait était le seul à mériter d’être le chef de cette compagnie, car il était l’un des descendants d’Ulrik. Destituer Cynath, c’était tourner le dos à leur religion, c’était renier leurs croyances et même blasphémer le nom du Dieu Ulrik. Un argument incontestable que tout membre de la Compagnie Noire aurait eu raison de respecter.
Pourtant, l’euphorie générale montra clairement que tout le monde se moquait de l’argument proposé. Mellovna avait anticipé. Elle aussi était dotée du sens de l’initiative. Chaque personne ici attendait cet argument avec impatience afin de pouvoir le contrer. Et le grand ami de Mellovna posa sur la table d’autres documents tout aussi officiels, des arbres généalogiques précis montrant qu’Ulrik avait bien une descendance, mais que Cynath n’en faisait pas partie.
Les documents se contre disaient donc, mais au milieu de ce chaos, ce qui était important, ce n’était pas la vérité, c’était ce que les gens croient. Et dans cette vaste salle, les gens n’avaient plus foi en Cynath.
Le regard de Cynath était clair, il souffrait. C’était le regard d’un homme trahi par les siens. Trompé par des personnes qu’il avait sorties de la boue et transformé de bandit à mercenaire, de mendiants à Assassin.
Cynath avait commis une erreur au fil des années : il avait manifestement oublié qu’en éduquant des hommes sans foi, il ne créait que des diables rusés.
Peut-être ne l’avait-il jamais appris ? Et ce manque de connaissance allait lui couter sa place. Un prix élevé pour atteindre la sagesse.

Agacé, mais digne, Cynath se leva pour couper court à ces argumentations interminables. Il demanda à procéder à un vote. Il annonça que s’il perdait cette élection -ce qui ne faisait presque aucun doute-, il partirait sans faire d’histoire.
Cynath allait donc partir … Mais ce n’était là que les suppositions de Joshua, l’issue logique compte tenu de l’ensemble de ces conversations précédentes. Et comme toujours, la chute précède à l’excès de confiance. Ce que Joshua avait oublié d’inclure dans son analyse, c’était l’initiative individuelle … Mais plus à craindre qu’une élection perdue, plus à craindre que mille épées dans la lumière, il y avait un poignard dans la nuit. Dans la confusion de cette réunion, une femme prit une hachette à sa ceinture et porta un coup à Cynath. Celle-ci lui disloqua complètement sa mâchoire tout en lui créant un trou de quinze centimètres dans la gorge.
Cynath n’eut même pas le temps de réagir, il n’eut pas le réflexe pour contrer, ni même la force de loger une lame dans la gorge de la meurtrière en retour.
La surprise générale laissa place à l’euphorie de s’être débarrassé de ce chef devenu trop gênant et pas assez manœuvrable.
Son esprit bouillonnait … Cynath venait de mourir et tout le monde semblait ravi.
Dans un semblant d’honneur, les hommes et les femmes présents dans la pièce sortirent et emmenèrent le corps sans vie de Cynath dans un champ pour y mettre le feu.
Abasourdi, Joshua suivit le groupe, toujours parfaitement silencieux, pour observer son corps disparaitre sous les flammes. L’enfer tendait littéralement ses bras pour saisir son sinistre dû …
C’était une catastrophe ! Une véritable catastrophe. Non seulement le monde perdait clairement une partie de son humanité, mais en plus, le remboursement de sa dette venait de s’envoler.
Ruben ne payerait pas un assassin qui avait échoué sa mission.
Et Mellovna n’aurait pas non plus à payer pour préparer l’Assassinat d’un Abalah déjà mort. Le monde entier était en train de s’écrouler autour de Joshua …
Un abominable concours de circonstances …
Non ! Les concours de circonstances n’existent pas … Tout ceci n’a été possible qu’à cause des actions d’une personne. À qui cela profite-t-il ? Qui est le gagnant de cette histoire ?
Il releva la tête et regarda Mellovna. Celle-ci était silencieuse. Aucune expression de peine ou de joie ne se lisait sur son visage. Dans un moment pareil, une réaction émotionnelle DEVAIT pouvoir se lire, pourtant, il n’en était rien.
Était-elle réellement la Reine de la manipulation, comme Cynath le décrivait ? Difficile à dire, en tout cas, ce soir, c’était elle la véritable gagnante.
L’esprit toujours embrumé, Joshua suivit le groupe retourner à l’intérieur de la salle de réunion pour élire un nouvel Abalah. Sans grande surprise, c’était bien l’ami de Mellovna qui obtenu ce titre. Un repas de fête fut servi et la joie d’un avenir radieux fut chantée parmi les hommes de la Compagnire Noire.
Une joie visiblement partagée dans toute la salle …
Une joie que Joshua ne partageait pas.

Plusieurs heures après que le feu se soit éteint, lorsque seules des pierres et des cendres se trouvaient au sol à l’endroit où le corps de Cynath avait été brûlé, Joshua s’approcha.
En une ultime cérémonie solitaire, l’Assassin passa sa main dans les cendres encore tièdes.
Il était incontestablement épié. Ce lieu, peuplé d’assassin derrière chaque porte et chaque ombre. Il ne pouvait pas se laisser aller à dire quelques mots en espérant apaiser l’âme de son nouvel ami.
Il resta donc parfaitement silencieux et songea. Même dans la pire des situations, tout ne peut pas être tout noir. Même dans la plus sombre des nuits sans lune, quelques étoiles sillonnent le ciel, même si elles sont cachées par les nuages, elles sont toujours là, toujours.
En cherchant à quelle lumière s’accrocher dans cette nuit glaciale, Joshua n’en trouva aucune …
Son nouvel ami était mort, ses espoirs d’une vie meilleure étaient morts avec lui … Le descendant d’Ulrik était mort …
Mais oui ! L’argument du descendant d’Ulrik avait été utilisé ! Les choses s’étaient déroulées précisément comme il l’avait annoncé à Mellovna et elle avait utilisé ça dans sa stratégie. Désormais, il était certain d’avoir sa confiance.
Cynath mort, et tout espoir de rembourser sa dette désormais envolée, Joshua accepta la règle la plus élémentaire de l’humanité :
pour avancer, l’homme doit sacrifier quelque chose.
Ce soir-là, dans l’obscurité de la nuit, Joshua abandonnait son rôle d’Assassin, pour revêtir celui du vengeur. Reine Araignée, maîtresse de la fourberie et du mensonge … Prépare-toi à subir le revers que tu mérites.


Pour Cynath

Revenu au camp Norn, Joshua, toujours abasourdi vint rejoindre Ruben. Celui-ci semblait prendre son rôle de capitaine de la garde très à cœur, il était loin d’imaginer ce qu’il venait de se passer.
Ainsi l’assassin vint lui rendre des comptes. La prise de contact avec Mellovna, Cynath, l’élection, puis summum de l’horreur, le meurtre.
La nouvelle dévasta Ruben. Partagé entre un sens du devoir et un désir de vengeance, il étudia les possibilités d’avenir. Était-il préférable d’attendre le temps que les choses se tassent ?
Fallait-il s’éloigner d’eux ? Ou plus radicalement, se venger ?
Par curiosité, Ruben demanda à Joshua s’il était possible de tuer tous ceux qui avaient conspiré contre Cynath. À ceci, Joshua répondit « Vous savez, on peut décapiter une tête couronnée. On peut gagner une guerre, et donc, oui, on peut faire disparaitre toute la Compagnie Noire en une seule nuit si c’est votre demande. Tout ceci n’est qu’une question de prix. Mais nous parlons là de la rançon d’un roi. »
Considérant que Cynath méritait vengeance, les deux hommes discutaient d’une manière de mettre en application leur sanglante vendetta.
C’est à ce moment que la Reine approcha, celle-ci ayant manifestement entendu une partie de la conversation, elle distribua ses ordres.

  • Compte tenu des récents évènements survenus dans la Compagnie Noire, en plus du caractère imprévisible et dangereux de ces mercenaires, plus aucun Nornien ne s’approche d’eux. On ne les aide pas, on ne leur adresse pas la parole et on ne venge pas l’Abalah qui a disparu.
    Joshua, qui faisait d’habitude preuve de sang froid à toute épreuve était révolté. Il ne put réprimer ses mots.
  • Vous voulez dire qu’on va rester passif après ce qu’il vient de se passer ?
  • On ne sait pas ce qu’il vient de se passer !
  • Mais moi j’y étais ! J’ai vu ce qu’il s’est passé en détail !
  • IL SUFFIT JOSHUA ! Vous n’êtes qu’éclaireur ! Vous n’êtes qu’une jeune recrue et vous avez intérêt à agir selon mes ordres et dans les intérêts des Norn si vous ne voulez pas être non seulement exclu, mais aussi jugé par nos lois ! Vous fricotez beaucoup trop avec les hommes de la Compagnie Noire à mon goût ! Votre mission est de sécuriser les plaines et prévenir toute approche des orques. Jusqu’ici votre travail d’éclaireur n’a repéré aucun orque qui rôde !
  • C’est moi, coupa Ruben. Joshua fait son travail d’éclaireur avec sérieux et j’ai pleine satisfaction dans ses comptes rendus. Les plaines étaient calmes dernièrement donc je n’ai pas jugé bon de vous importuner pour vous dire que tout est en ordre, ma Reine.
  • Défendez vos hommes tant que vous le voulez, chef de Guerre Ruben. Ça n’enlève rien au fait qu’il rôde beaucoup trop du côté de cette maudite Compagnie. Je l’ai vu de mes yeux, n’essayez pas de dire le contraire. À présent, reprenez votre travail et sécurisez les plaines. Et surtout, n’oubliez pas, on ne parle à AUCUN membre de la Compagnie Noire tant que je n’ai pas tiré toute cette affaire au clair avec le nouvel Abalah.

Une fois l’ire de la Reine passée, celle-ci sortit. Pour une première conversation, Joshua avait su faire une forte impression ! Mais une mauvaise. Aucun doute possible ; la Reine se souviendra de lui désormais.

L’orage passé et le calme revenu, Joshua considéra cette femme. Elle avait certes le verbe d’une Reine, de lourdes responsabilités et des hommes fidèles à sa cause … Elle était manifestement confiante dans l’autorité qu’elle avait sur eux.
Sauf que Joshua n’était pas l’un de ses hommes. Joshua s’en moquait éperdument d’être banni ou jugé. Il ne la servait pas. Joshua n’était le serviteur de personne ! Il portait Ruben en estime, mais Ruben était manifestement pieds et poings liés …
Alors que lui était libre.
Libre et seul.

À nouveau seul

Un soleil matinal illuminait le ciel sans nuages. L’absence de vent rendait l’atmosphère suffocante. Sous cette chaleur, s’animait le jour du marché.
La ville était en effervescence, il y avait des crieurs, des forgerons. Chaque étalage présentait ses armes, ses peaux, ses fruits et ses viandes. Chaque couturier négociait le prix de ses plus belles robes et des enfants de la rue se proposaient de nettoyer les bottes des nobles contre quelques piécettes. La ville était bondée, pour se frayer un chemin, les citoyens devaient jouer des coudes et forcer le passage.
Au milieu de ce chaos, Joshua errait sans but, il était probablement la seule personne ici qui ne cherchait pas quelque chose, sinon une réponse en lui-même. Il avait l’interdiction formelle d’approcher la Compagnie Noire. Se faisant, il lui était donc impossible d’accomplir sa vengeance. Son esprit était clairement embrumé. Devait-il y aller quand même ? Après tout, il n’avait que faire des ordres de cette Reine.

Mais s’il allait là-bas, c’était dans quel but ? Afin de réclamer l’or d’un travail d’informateur ? Un travail qu’il avait lui-même annoncé avoir fait gratuitement. Non, c’était une quête vaine.

Il considéra les choses et à travers une recherche de sa propre compréhension, il réalisa qu’il éprouvait tout de même le désir d’y aller. Était-ce pour avoir un nouvel employeur ? Était-ce pour revoir cette femme ? Après tout, cette intendante répondant au nom de Mellovna avait quelque chose d’unique. Discrète, déterminée et extraordinairement chanceuse, c’était le genre de personne qu’il valait mieux craindre et avoir en ami.
Déchiré, Joshua se rappela qu’il avait juré vengeance. Néanmoins, le temps continuait d’avancer, Cynath était mort et désormais, un nouvel avenir semblait prendre forme. Mellovna pouvait bien devenir son employeur. Ou peut-être plus ? Après tout, c’était une femme qui réfléchissait comme lui.
Pouvait-il y exister autre chose qu’une relation d’employeur à employé ? Pouvait-il y avoir un avenir meilleur qu’une vie d’assassinats ?
À défaut de savoir comment clarifier son esprit, Joshua savait qu’il était prudent de ne pas prendre de décision à ce moment-là. Il valait mieux continuer de flâner à la recherche d’un nouveau poison, une nouvelle dague ou n’importe quelle babiole qui lui ferait plaisir. Un plaisir éphémère, il en avait parfaitement conscience, mais bon, vu la situation, il pouvait bien céder à ses caprices pour une fois.
C’est alors qu’à travers la foule, il remarqua un visage familier. Une chevelure chatoyante qui cherchait avec peine à se frayer un chemin vers lui. Mellovna ! Surchargé d’adrénaline, Joshua tourna les talons et bouscula les passants afin de s’éloigner d’elle. Était-ce pour respecter les ordres de la Reine ? Était-ce par crainte ? Mais par crainte de quoi ?

Pas le temps de réfléchir, il passa dans une ruelle dérobée, entra dans une forge qu’il quitta immédiatement par la porte de derrière. Certain de l’avoir semé, Joshua entra alors dans une auberge et prit une table en sous-sol, là où l’air était plus frais et où on pouvait encore trouver des endroits moins surpeuplés.
Assis face à sa boisson fraiche et en proie à ses pensées contradictoires, il essayait de se calmer. Une quête vaine, car c’est à ce moment-là que Mellovna descendit l’escalier qui menait au sous-sol, souriante en regardant Joshua. Pas un sourire vainqueur d’avoir réussi à le suivre, non. C’était un sourire plein de bienveillance et de douceur.

Malgré tous ses efforts pour ne trahir aucune émotion, Joshua lui sourit également. C’était clair désormais, il appréciait cette femme, et elle l’avait forcément remarqué. Deux de ses protecteurs lui emboitaient le pas. Toujours les mêmes gardes du corps, cet homme à la mine patibulaire, et cette femme au regard noir. Quoi que son regard noir semblât avoir laissé la place à quelque chose de plus neutre désormais.
Pendant les secondes où Mellovna s’approcha de la table, Joshua observa cette femme qui avait changé d’attitude, cette protectrice. Pourquoi son regard s’était adouci ? Était-elle la confidente de Mellovna ? Et si tel était le cas, Mellovna avait-elle dit du bien de Joshua ? Si ces pronostics s’avéraient exacts, se pouvait-il que Mellovna l’apprécie ? Cynath était mort, et un nouvel avenir semblait bel et bien prendre forme.
Il expédia ses pensées dans un coin de son esprit afin de se concentrer sur le moment présent. Il regarda Mellovna dans les yeux et, au prix d’un effort, parvint à soutenir le regard sans avoir un sourire niais.

  • Décidément, je vais croire que vous cherchez à m’éviter.
  • En effet, je vous fuis. J’ai reçu l’ordre de la Reine des Norn de ne côtoyer aucun membre de la Compagnie Noire suite au décès de Cynath. Mais bon, je suppose qu’ici nous sommes à l’abri de ses informateurs.
  • Vous êtes définitivement quelqu’un plein de mystères Joshua … Me permettez-vous de vous demander pourquoi vous servez cette Reine ? Manifestement, vous n’avez aucunement l’intention de l’aider. Est-ce qu’elle réalise la chance qu’elle a d’avoir un homme aussi doué que vous sous ses ordres ?
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Dans l’éducation de Joshua, accepter un compliment, c’était accepter une entrave. Le sacrifice de la liberté en échange d’un plaisir éphémère. Un simple morceau de fromage pour attirer le rat dans un piège… Dans une toile d’araignée… Mais pouvait-il en être autrement avec elle ? Désarmé par le compliment, et foudroyé par cette question qui mettait en évidence ses contre-addictions, Joshua savait que pour rester crédible, il lui fallait révéler une partie de la vérité.

  • Elle ne le sait pas … Pour elle je ne suis qu’un éclaireur des routes du nord. Si elle venait à apprendre que je travaille pour vous en secret, je suppose que je pourrai perdre mon poste. En plus d’être jugé pour refus d’obéissance.
  • Mais vous pourriez travailler pour moi. À plein temps je veux dire. Rejoindre la Companire Noire, servir notre cause et ne plus jamais…
    Sa phrase fit coupée par l’arrivée de trois ivrognes qui descendirent l’escalier tout en parlant bruyamment. Dans ce sous-sol bas de plafonds, la résonnance de leur voix créait un brouhaha assourdissant.
    L’un d’eux reconnut les couleurs et blasons de la Compagnie Noire.
  • V’là la bande de bouchers venue des routes du Nord ! On f’rait mieux d’aller s’assoir ailleurs les gars !

Furieuse, Mellovna leur adressa un regard noir, manifestement déterminée à les faire taire.

  • Nous ne sommes pas des bouchers, nous sommes des mercenaires ! Nous respectons un code d’honneur et des préceptes stricts. Je ne vous permets pas de parler de la Compagnie avec de tels mots !
  • Garde ça pour ceux qui te croiront ma belle ! répondit l’ivrogne. On a entendu dire que vous avez massacré votre ancien chef à dix contre un ! Si avec ça vous n’êtes pas des bouchers opportunistes après ça, alors qu’est-ce que vous êtes ?
  • Ce n’est pas exact ! Notre ancien chef portait le titre d’Abalah, et il a été destitué lors d’un duel judiciaire qui l’a opposé à un membre qui contestait son autorité. Nous sommes une méritocratie, il a accepté l’affrontement ! Il a donc accepté les risques. Il s’est battu contre une femme mieux entraînée que lui et il a perdu. Si quelque chose vous pose problème là-dedans, dites-le !
  • Ce n’est pas ce qui se raconte en ville ! Tout le monde dit que…
  • Ça suffit, coupa Joshua. Je ne fais pas partie de la Compagnie Noire, pourtant j’y étais. J’ai vu ce qu’il s’est passé avec l’ancien Abalah. Et ça s’est passé exactement comme cette dame vous l’a expliqué. Si vous ne voulez pas voir la vérité et que vous préférez continuer de véhiculer vos rumeurs, faites-le. Mais allez le faire ailleurs.
    Le coup de colère maîtrisé fit son effet, et les ivrognes partirent s’installer à l’autre bout de la pièce. Mellovna, généreuse, offrit quelques pièces pour payer une tournée à la fois pour eux, mais aussi pour ses deux compagnons de route. Elle revint enfin s’assoir face à Joshua dans une atmosphère plus intime, là où personne ne pourrait entendre leur conversation.
  • Voyez-vous combien vous êtes doué, Joshua ? J’aimerais vous avoir dans les rangs de la Compagnie Noire. Qu’est-ce qui vous en empêche ?
  • C’est vrai … Qu’est-ce qui m’en empêche ? considéra Joshua.

Accepter l’offre, c’était indéniablement s’approcher de la Compagnie Noire. Une opportunité extraordinaire de les tuer, les uns après les autres, de l’intérieur et réaliser la vengeance de Cynath.
Mais c’était également l’opportunité d’être plus proche de Mellovna, et désormais, Joshua ne pouvait plus réprimer ce désir.

  • Je m’assois face à vous, cher Joshua. Mes gardes sont là-bas, à dix mètres. Si vous décidiez de m’attaquer pour me tuer ici et maintenant, je n’aurai aucun moyen de me défendre. C’est dire la confiance que j’ai en vous. Je le répète, je désire vous recruter.
  • Pourquoi ?
  • Pour le bien de la Compagnie Noire ! Je ne taris pas d’éloges sur votre travail.
  • N’y a-t-il donc rien d’autre qui motive ce choix ?
  • Je ne veux pas vous mentir, vous ne trouverez rien d’autre qu’une employeuse chez moi. L’amour ne m’intéresse pas.
  • Pourtant vous avez menti à ces hommes. Cynath n’est pas mort dans un duel judiciaire. Nous le savons tous les deux.
  • C’est vrai, j’ai arrangé la vérité pour la rendre plus présentable. Et encore une fois, votre aide m’a été précieuse. Vous comprenez non seulement mon intention, mais aussi ma méthode, et vous avez comprit tout ça sans même que je n’ai eu besoin de vous l’expliquer. C’est pour votre esprit vif que je désire vous avoir avec moi.

L’araignée continuant de tisser son fil …

  • Très bien, je suis prêt à réellement considérer votre offre. Mais avant ça, j’aimerais que nous puissions nous parler. Non pas dans un endroit comme ici, avec un aspect de réunion officielle, mais bel et bien pour une conversation, complète et authentique. De vous à moi en tant qu’individu, sans faux semblants ni demi-vérités. À l’issue de cette conversation, vous serez libre de rejeter mes avances une fois pour toutes. Je vous jure que je ne vous ferai pas l’affront d’insister. Et si c’est ce que vous désirez, alors je rejoindrai votre ordre de mercenaires pour vous servir, et j’irai m’amouracher de quelqu’un d’autre.
  • Très bien, j’accepte, dit-elle paisiblement.
  • En quittant la ville des Norn, par l’Est loin derrière les plaines, il y a un bois qui se nomme le Bois des Âmes. Dans ce bois, il y a un banc. Voyez-vous de quel banc je parle ?
  • Bien sûr, c’est là-bas que je vais pour prier et faire mes rituels.
  • Merveilleux … Je vous propose qu’on se retrouve là-bas.
  • Ça me fera très plaisir.

Akinet

Joshua vola un cheval et quitta la ville au triple galop. Il devait se dépêcher. Il devait être extrêmement rapide. Il passa devant la cité Norn sans même un regard et poursuivi sa route vers ce lieu maudit, l’endroit qui servait de lieu de réunion à la Compagnie Noire. L’endroit où Cynath avait été tué.
En arrivant là-bas, l’homme qui montait la garde était, par chance, l’homme qu’il cherchait. Un homme affaibli, les épaules écrasées et le dos courbé par un poids invisible.

 » Audentes fortuna iuvat… «  dit-il pour lui-même.

Il s’avança vers lui et lui adressa la parole avec confiance.

  • Akinet, écoute-moi bien je n’ai pas beaucoup de temps. Ton frère ne repose pas en paix. Il mérite d’être vengé. Je vais faire disparaitre les membres de la Compagnie Noire les uns après les autres pour lui rendre honneur. Mais toi, tu n’es pas comme eux. Toi tu l’as soutenu, tu ne mérites pas de mourir. Je te propose de participer à ma sanglante vendetta.

L’éclair de détermination anima le regard de cet homme endeuillé. Soudain la vie semblait regagner son corps. Une expression d’extase pouvait se lire dans ses yeux. Avec un air décidé, il répondit.

  • Comment je peux t’aider ?
  • Débarrasse-moi des gardes du corps de Mellovna.

Un hochement de tête, un regard résolu et impénétrable.

  • Pour Cynath ? proposa l’un.
  • Pour Cynath ! répondit l’autre en lui serrant la main.

Il avait su, en un instant l’animer d’un regain d’énergie … Mais Joshua était-il capable d’honorer sa parole ? N’était-il pas qu’une nouvelle proie, perdue au milieu d’une toile d’araignée …

Le bois des âmes.

C’était un lieu unique et merveilleux. Un endroit que les bardes peinent à décrire tellement sa beauté est indescriptible. Le temps lui-même ne semblait avoir d’emprise sur ce morceau de Paradis. Un simple banc, paisible, à l’ombre d’un saule pleureur. Malgré l’été et la chaleur écrasante, ici, l’air était frais. C’était un véritable sanctuaire pour toute personne y posant le pied.
Les hommes, les arbres, les animaux et même les dieux semblaient avoir tous conspiré, de concert, pour faire de cet endroit le lieu de plus beau.
Et c’est dans cet endroit que Joshua attendait Mellovna.
Réfléchissant à tout ce qui s’était passé.
Et considérant tout ce qui allait se passer.
Il se trouvait à la croisée des chemins. Était-il un homme éperdument fou d’amour d’une femme qu’il connaissait à peine ? Était-il un pion, sur un échiquier bien trop vaste pour sa compréhension ? Ou bien était-il l’homme qui pouvait tout faire basculer ?
Quand bien même il aurait voulu le faire, en avait-il la force ?
En avait-il l’envie ? Mellovna était devenue sa motivation à se lever le matin. La personne pour qui il travaillait, en espérant l’impressionner. La personne qui pouvait payer sa dette et le libérer …
Il y a une semaine, il ne connaissait pas ce prénom, maintenant elle était dans chacune de ses pensées. Comment avait-il pu être perméable au point de développer une telle affection pour elle ?
Par ses flatteries ?
L’éloge était donc la clé pour briser les plus solides barrières mentales ?
C’était la grande interrogation de Joshua.
Pour la deuxième fois de la journée, l’Assassin se surprit à sourire en apercevant la chevelure immaculée de celle qui était devenue le centre de toutes ses pensées.
Sa joie fut de courte durée, car une mauvaise surprise arriva avec elle : un garde du corps !
Joshua se fustigea mentalement. Comment avait-il pu être négligent à ce point !? Pourquoi ne s’était-il pas tout simplement caché dans ce bois en laissant Mellovna arriver la première ?
Mais aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, ce n’était pas l’un de ses gardes habituels. C’était Akinet ! Joshua lui avait demandé de lui débarrasser de ses gardes du corps, et il avait fait preuve d’une remarquable efficacité !
Avec Mellovna sur le point d’être prise au piège, et ses deux hommes de main probablement morts également, Cynath devait bien jubiler, où qu’il soit.

Les deux vengeurs s’échangèrent un regard, puis Joshua hocha la tête. Akinet répondit de la même manière, néanmoins, pas un seul mot n’était nécessaire.

  • Désirez-vous que je vous attende pour vous raccompagner, Dame Mellovna ?
  • Ce n’est pas nécessaire, je vous remercie. Joshua m’escortera pour le chemin du retour, ne vous inquiétez pas.
  • Bien …

Un simple regard trop long, un froncement de sourcils, un clin d’œil ou un sourire. N’importe quel signe, aussi subtil soit-il, aurait pu être remarqué par Mellovna. Le moindre grain de sable aurait suffi pour que cette Reine de la manipulation comprenne que quelque chose était en train de se passer.
Akinet partit. Il avait été parfait. Pas un mot de trop, et surtout une maîtrise de son regard qui n’aura croisé celui de Joshua qu’une seule fois : à son arrivée, pour le saluer, rien de plus.

Mellovna vint s’assoir à l’extrémité du banc. Joshua lui, se trouvait au milieu. L’éloignement nécessaire pour envoyer un message clair. « Entre nous, il je désire que cette distance demeure. »
C’était en tout cas l’interprétation qu’en fit Joshua, et cette analyse le peina. Il aurait aimé lui plaire. Il aurait aimé avoir, ne serait-ce qu’un tout petit espoir.
Mais elle ne lui en offrit aucun. La Reine de la manipulation était peut-être plus honnête qu’il ne l’imaginait ?
N’ayant pas le désir d’échanger les banalités et les politesses, Joshua envoya sa question, tranchante comme une lame, et directe comme une flèche.

  • Vous ne rêvez jamais d’une autre vie ?

Elle savait qu’avec Joshua, chacun de ses mots était analysé. Elle savait que toute tentative pour présenter une réalité sous un meilleur jour serait remarquée, et considérée comme un immonde mensonge.
Elle le savait, mais ce n’était pas pour ça qu’elle prit le temps de réfléchir. Elle avait à cœur de faire preuve d’authenticité. Mellovna prit le temps de considérer les choses, afin de formuler une réponse sincère.

  • J’ai rêvé de ma vie actuelle. J’aurais mauvaise grâce que de désirer autre chose.
  • Donc une partie de vous désire autre chose ?
  • Non Joshua, ne vous méprenez pas sur mon compte. Je vous l’ai dit, l’amour ne m’intéresse pas. Mon rôle d’Intendante au sein de la Compagnie Noire me convient.

Ça n’avait pas l’accent de la vérité.

  • Pourquoi donc la vie d’une femme vous serait-elle interdite ? Vous avez le droit d’avoir des désirs, des rêves, et même une identité. Pour moi, vous n’êtes pas l’intendante de la Compagnie Noire. À mes yeux, derrière ces réponses préconstruites et sous cette tenue noire, il y a cœur, las, mais qui bat.

Un silence criant de vérité. Elle tourna la tête afin de cacher son expression. Il regarda devant lui afin de ne pas être plus intrusif que nécessaire.

  • La noble cause de la Compagnie Noire prévaut sur les caprices d’identité de ses membres, fit-elle enfin.
  • Faire taire vos besoins en les faisant passer pour des caprices n’est pas une solution. Vous interdire toute forme de joie, et vivre dans la solitude. Parce que oui, même entourée, vous êtes dans la solitude. Est-ce là ce que vous désirez ? Est-ce là ce que vous avez choisi ? Ou bien est-ce plutôt ce que l’on attend d’une intendante ?
  • Je vous l’ai dit, j’ai rêvé de cette vie, et elle me convient.

Elle était acculée, ses réponses étaient de moins en moins argumentées. En la bousculant encore une fois ou deux, il était certain de réussir à déclencher une émotion. Peut-être des larmes ?
Pourtant, il patienta, désireux d’apaiser l’échange. Il ne voulait pas la piéger par des questions rhétoriques, non. Joshua désirait qu’elle fasse un pas vers lui. Et il voulait qu’elle le fasse librement.

  • Vous comprendrez la noblesse de notre cause lorsque vous serez des nôtres Joshua. À ce moment-là, ça deviendra clair pour vous.
  • Ça tombe bien qu’on en parle. Et puisque vous évoquez la clarté et la noblesse, vous ne trouvez pas bizarre d’avoir eu besoin de mentir à ces hommes dans l’auberge tout à l’heure ?
  • Je n’ai pas menti, j’ai arrangé la vérité.
  • C’est sensiblement la même chose, non ?
  • Si un vote avait eu lieu, Cynath l’aurait perdu. Vous étiez là, vous avez entendu chaque membre. Vous en conviendrez, il n’avait plus rien d’un chef. Plus aucun de ses hommes ne le suivait.
  • Certes, mais on ne parle pas de Cynath. On parle de vous.
  • D’accord Joshua, vous avez raison. Arranger la vérité et mentir sont des choses très proches. J’avoue que la ligne est floue entre les deux. Et j’avoue que mon rôle exige de redorer le blason de la Compagnie Noire.
  • Pourtant, si vous avez besoin de faire usage d’un mensonge, d’une vérité arrangée, ou peu importe comment on nomme cette manipulation, c’est bel et bien que votre posture n’est pas stable. Peut-être, êtes-vous en train de défendre quelque chose qui n’est pas si noble que ça ?
  • C’est le prix à payer Joshua. Celui qui ment risque tôt ou tard de se prendre les pieds dans le tapis. J’ai conscience que ça peut m’arriver.

Méritait-elle de mourir ? Après tout, elle n’était qu’une femme, faible et perdue dans cette maudite compagnie de fanatiques.

  • Le mensonge est creux, vide … Alors que la vérité est merveilleuse. Regardez autour de vous. Ne sommes-nous pas assis au milieu d’un véritable rêve ? Alors je pense qu’il est temps de vous dire ma vérité : vous m’êtes devenue chère. C’est précisément cette vie-là que j’aimerais vous offrir, Mellovna. J’aimerais que vous n’ayez plus à vous inquiéter, à surveiller vos mots. À craindre un poignard sorti de l’ombre, et à toujours avoir besoin d’une escorte. Malgré vos réponses catégoriques, je suis certain que vous avez des rêves.

Un nouveau silence. Était-elle en train d’hésiter ? Allait-elle enfin, à son tour, abandonner la langue de bois pour enfin ouvrir son cœur ?

  • Mon rôle dans la Compagnie Noire me convient.

Ces mots étaient aussi tranchants qu’une guillotine, et ils dévastèrent Joshua. Il comprit qu’elle ne dévoilerait rien de son jardin secret. Était-ce par entêtement ? Joshua n’en avait aucune idée. Ce qu’il savait, c’est que lui avait dévoilé son âme à nue, alors qu’elle conservait bien soigneusement ses secrets. En prendre conscience l’agaça, et sans même s’en rendre compte, il prit un ton plus sévère.

  • Vous n’êtes donc qu’un outil, Mellovna. Un rouage d’une compagnie instrumentant la mort en échange de pièces d’or.
  • Tel est le rôle d’une intendante, et oui, il me sied. À vous entendre, vous n’allez pas nous rejoindre.

Joshua n’était pas aussi doué qu’elle pour mentir, il préférait dévoiler clairement la réalité.

  • En voyant comment vous avez traité votre ancien chef, et en voyant avec quelle aisance vous avez recours au mensonge pour justifier vos actes, j’ai bien peur de ne pas être aligné avec vos valeurs et vos préceptes.
  • Vous savez Joshua, quand vient l’hiver, les loups solitaires meurent, et la meute survit.

Une nouvelle pause.

  • Je crois que je préfère mourir, lâcha-t-il, plein de puissance. En fait, je préfère cent fois mourir avec honneur, plutôt que de me couvrir de honte.
  • C’est regrettable. Je vous aurai aidé, Joshua.
  • Je n’ai pas besoin de votre aide.
  • Tout ça pour un petit mensonge, adressé à trois ivrognes au fond d’une taverne. N’avez-vous pas l’impression de surréagir ? Pourquoi tout gâcher maintenant ? Nous pourrions réaliser de grandes choses vous et moi.

Cette fois, c’était Joshua qui était à court d’arguments. La perspective d’être avec elle était de plus en plus obsédante. Désirait-il réellement la tuer ? Ou bien voulait-il qu’elle lui donne de l’espoir ?
Si elle changeait d’avis et qu’elle acceptait soudainement ses avances, serait-il capable d’honorer la parole qu’il a eue envers Akinet ? Après tout, il pourrait bien se débarrasser de lui et vivre pleinement son idylle.

  • J’ai … Hésita Joshua, j’ai eu un ami autrefois, un fin cuisinier.
  • Mmh ? fit-elle avec un sourire curieux.
  • Il disait qu’un morceau de viande, c’est un peu comme la vérité. Posé comme ça, ce n’est pas appétissant. Pourtant, en le cuisinant correctement, en le découpant en petits morceaux, on peut le rendre comestible. Mieux, on peut y mettre des épices, du sucre. Il disait souvent qu’un bon cuisinier saurait donner envie de manger à quelqu’un qui n’a même pas faim. Tout comme on fera avaler n’importe quelle réalité, à n’importe qui, à condition de lui donner envie de le faire.
  • Un ami intéressant.
  • Mais en définitive, aussi savoureux qu’il puisse être, le mensonge, tout comme le morceau de viande, n’est rien d’autre qu’une partie d’un être vivant et innocent, sauvagement découpé par un boucher pour la gourmandise des puissants.
  • Clairvoyant en plus …
  • Tel est votre monde, Mellovna. Vous êtes des bouchers, et vous justifiez ça avec des épices et du sucre.
  • Et tel est votre monde Joshua. Un monde triste, balayé par le vent glacial, et vous, au milieu de nulle part, perdu dans une quête vaine. Puissiez-vous supporter cette solitude.
  • Vous avez entièrement raison Mellovna. Je suis seul. Mais à présent que vous savez qui je suis, je sais aussi qui vous êtes.

Entre décor féérique et conversation dramatique, ils s’échangèrent un regard. Une ultime vision de l’un sur l’autre. Considérant les choix qu’ils avaient faits tous les deux, ils échangèrent leurs émotions sans même prononcer un mot de plus. La tristesse, les regrets, le désespoir. Mais surtout, l’insoutenable sensation qu’il s’agissait d’un adieu.

Un battement de cil plus tard, Joshua avait planté un poignard dans le plexus de Mellovna. Celle-ci se recroquevilla puis bascula en avant. Pour la toute première fois, Joshua la touchait. Il la saisit par les épaules pour ralentir sa chute, mais ce contact était suffisant pour qu’il ressente un torrent d’émotions, un déluge de sentiments contradictoires.

  • De toutes les personnes que j’ai tuées … Tu es de loin celle qui me rend le plus triste …

La toile d’araignée n’arrête pas le serpent.

Le choix.

Pourquoi tuer celle qui représentait tant pour lui ?
Parce qu’elle représentait aussi tout ce qu’il détestait ?
Pour la vengeance d’un homme qu’il connaissait à peine ?
Parce qu’elle avait refusé ses sentiments ?
Ou bien était-ce pour un mélange complexe, réunissant un peu de toutes ces raisons à la fois ?
Joshua était parfaitement incapable d’offrir une réponse claire à cette question.

Dans cet endroit merveilleux, teinté de vert et de marron, il avait ajouté la couleur du sang.
Ce lieu si paisible, balayé par les vents, portant à la fois les parfums des fleurs et la fraicheur dans l’été, représentait désormais la mort de cet être unique à ses yeux.

Devait-il faire disparaître le corps ? Il en était parfaitement incapable. Récupérer le poignard logé dans son plexus fut déjà un effort insurmontable. L’idée même de détruire davantage le corps de cette femme était bien au-delà de ses capacités.

Il se contenta d’attendre quelques instants, observant ce corps sans vie. Le corps de celle qui motivait chaque parcelle de son être à avancer. Celle pour qui il aurait pu renoncer à sa vengeance.
Mais un choix devait être fait, et Joshua avait choisi.

Mais en faisant ce choix, il perdit quelque chose d’indescriptible. Était-ce son humanité ? Cette capacité à sourire, là où tous les Assassins réprouvent leurs émotions ? Désormais, il n’y avait plus de couleur, plus de parfums, plus de rêves. Seulement l’obscurité de la nuit, même au milieu du jour.

L’obscurité de la nuit … Et sa vengeance à accomplir.

Au milieu de ses pensées les plus noires, Joshua savait qu’il y avait quelque chose à en tirer. Même dans la pire des situations, il y a toujours une opportunité.
Il existe toujours un avenir. Pour avancer, il faut sacrifier quelque chose. Pour être efficace, il faut s’adapter à la situation.
Akinet l’attendait quelque part. Peut-être avait-il continué sa vendetta pendant ce temps ? Pas question d’abandonner celui qui l’avait aidé.

« Pour Cynath » Résolu, Joshua se redressa, laissa le corps de Mellovna reposer dans ce lieu, puis disparu dans le bois.

Un monde sans elle.

Sur les plaines comme en ville, plus aucune teinte ne colorait la vie. Tout n’était que noirceur. Même les plats les plus fins semblaient avoir un goût de papier.
Mais il ne pouvait se laisser aller à montrer sa tristesse. Personne ne devait savoir. L’absence de confident, c’est l’absence de point faible.
Il y avait bien Akinet, mais jusqu’ici, il avait prouvé une loyauté sans faille. Il était clairement un atout plus qu’autre chose. D’ailleurs, il serait sage de lui parler.
Mais avant toute chose, pas de panique. La pire chose à faire était d’éveiller les soupçons désormais. Pour ça, il avait besoin de changer sa perception de la réalité.
Il n’était pas Joshua, la personne qui avait planté sa dague dans le cœur de Mellovna, non.
Il était Joshua, l’informateur sympathique, loyal à Mellovna et secrètement amoureux. Et pour ce Joshua-là, elle était toujours en vie. Il allait être dévasté lorsque la nouvelle serait révélée. Mais pas avant. Et cette nouvelle serait révélée par quelqu’un d’autre. C’était le plus prudent.

Il se promena en ville, les oreilles tendues en direction de chaque homme de la Compagnie Noire qu’il pouvait repérer.

Et durant les premières heures après la mort de Mellovna, tous continuaient leurs affaires. Parlaient des contrats qu’ils allaient réaliser, des femmes qu’ils allaient engrosser, des nobles qu’ils allaient piller … Et ce qu’ils allaient faire avec l’or obtenu.

Manifestement, il était encore trop tôt.

Ce n’est que lorsque le Soleil commençait à décliner qu’enfin, il repéra l’un d’entre eux, le regard inquiet, les sourcils froncés, s’avançant vers lui.

  • Joshua, savez-vous où est Mellovna ?
  • Aucune idée, pourquoi ?
  • C’est quand la dernière fois que vous l’avez vue ?
  • Euh, c’était ce matin, en fin de matinée. J’ai discuté avec elle au sous-sol de la taverne derrière la forge. Elle était avec ses deux gardes du corps. Pourquoi il y a un problème ?
  • Non non, rien, dit-il en partant.

Dans l’esprit de Joshua, ces réponses fermées étaient parfaitement claires. Elles disaient : « Nous ne savons pas où est Mellovna, c’est inhabituel de sa part de disparaître pendant si longtemps. Nous la recherchons donc. Et surtout, nous n’avons aucune idée de ce qu’il se passe ! »

Joshua avait donc l’initiative. Devait-il profiter de ce moment pour frapper à nouveau et faire disparaître un nouveau membre de la Compagnie Noire, en l’honneur de Cynath ? Ou bien devait-il attendre, et créer ainsi une atmosphère particulièrement angoissante dans leurs rangs ?

Un Assassin, ce n’est pas un fou furieux. La patience et l’intelligence. Voilà quelles sont ses véritables armes. Il choisit donc d’attendre à nouveau.

Dans les heures qui suivirent, il repéra des attitudes criantes de sens. Des hommes de la Compagnie Noire arrivaient avec des airs paniqués, se murmurant quelques mots à l’oreille, avant de repartir ensemble. En d’autres circonstances, Joshua aurait fait en sorte d’entendre ces murmures. Mais là, il n’en avait pas besoin. Il savait quelle information était en train d’être communiquée.
En quelques instants à peine, plus aucun de ces mercenaires n’arpentait les rues de la ville.
Habituellement ils étaient partout. Pourquoi une telle attitude ? Joshua le savait parfaitement, parce que c’était lui qui écrivait la réalité, lui et personne d’autre.
Pour Joshua, c’était désormais clair : ils savaient.

Les affaires reprennent

Pour la première fois depuis son arrivée sur ces terres, Joshua se fit surprendre par une main posée sur son épaule. Si l’arrivant avait attaqué, il n’aurait rien pu faire.
En se retournant, il eut une nouvelle surprise, c’était cette femme au regard noir. La garde personnelle de Mellovna ! Comment pouvait-elle être en vie ?!

  • Elle ne viendra pas, fit-elle avec un ton qui se voulait apaisant, presque bienveillant.

Il allait devoir improviser une stratégie, et vite !

  • Ah j’espère bien que si ! J’attends quand même d’être payé ! fit-il avec un sourire.
  • Elle est morte, dit-elle avec une mine lugubre.
    Feignant d’avoir été foudroyé par la nouvelle, Joshua perdit immédiatement son sourire, puis marqua une pause. C’est une plaisanterie ?
  • Tu seras payé pour le travail que tu as fait pour elle, ne t’inquiète pas.
  • Je m’en fous d’être payé, elle est où ?!
  • Dans le bois des âmes. Des enfants ont retrouvé son corps ce matin. Elle a été assassinée.
  • Quoi ?! Assassinée ?! C’est …

Vacillant, Joshua se tint au mur. Il aurait aimé s’assoir, mais ne voulait pas non plus surréagir. C’est elle qui prit l’initiative. Elle le saisit par le bras pour l’emmener dans une taverne à proximité.
Une fois une commande passée, elle poursuivit.

  • On a une manière bien à nous de mener les enquêtes, et prévenir les suspects ne fait pas partie de nos prérogatives.

Le monde était littéralement en train de s’écrouler autour de lui.

  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • J’veux dire qu’on préfèrera avoir des innocents morts plutôt que des coupables en vie. Et toi, tu fais partie des types les plus suspects qu’on ait dans la mort de Mellovna.
  • C’est un cauchemar, Mellovna ne peut pas être morte !
  • J’te jure que si. Et toi tu ne vivras pas bien longtemps, à moins que tu ne prouves ton innocence.
  • Et comment je suis censé faire ça ?
  • Débrouille-toi, mais dépêche-toi. Ils savent où se trouve ta chambre dans l’auberge des Norn. Tu ne survivras pas à cette prochaine nuit.
  • Mais ils ne vont quand même pas me tuer comme ça, juste sur un soupçon !
  • Bien sûr que si.
  • Mais alors, pourquoi tu me préviens ?
  • Parce que tu n’es pas l’assassin, j’en suis sûre. Contrairement à ce qu’ils pensent, moi je crois qu’il y a un traitre dans la Compagnie.

Joshua se sentait comme emporté et malmené dans un torrent d’informations. Mais au milieu de ce chaos, cette femme, qu’il croyait morte, lui offrait une issue.

  • C’est quoi ton nom déjà ?
  • Wuth ! Fit-elle en se frappant le torse.
  • Et pourquoi m’aides-tu, Wuth ?
  • Parce que Mellovna a été tuée sans se défendre, elle a été prise au dépourvu. Elle était donc en présence d’une personne en qui elle avait confiance. Et cette personne, c’est le traitre. Elle ne se serait jamais isolée seule à seule avec un étranger, pas même toi.
  • Dans ce cas, pourquoi veulent-ils me tuer ?
  • Parce que ça, c’est mon avis, eux veulent venger Mellovna coute que coute. Et pour réussir, tuer des innocents est un prix à payer qu’ils accepteront volontiers.

Décidément, quand il avait dit qu’ils étaient des bouchers, il n’exagérait pas !

  • Et le traitre alors ? Pourquoi ils ne le tuent pas ?
  • Pour eux il n’y a pas de traitre. Ça serait un déshonneur d’avoir un traitre dans nos rangs. Ils préfèrent s’entêter et tuer tout le monde ! Dans leur perception des choses, ça ne peut pas venir de la Compagnie Noire, je dois prouver qu’il y a un traitre avant qu’on ne massacre des innocents.
  • Alors, laisse-moi t’aider, j’te jure qu’ensemble on va le débusquer ce traitre, et on va venger Mellovna.
  • Ça me va.
  • Mais avant qu’on ne travaille ensemble, il faut que je t’avoue un truc… Mellovna… Je l’aimais bien.
  • Nous l’aimions tous.
  • Non pas comme ça, je pense que j’ai quelque chose à voir dans sa mort. Il se passait quelque chose entre elle et moi.
  • Vous étiez ensemble ?
  • Non, elle ne voulait pas. Mais peut-être qu’à un moment donné, elle a réfléchi ? Peut-être qu’elle s’est confiée à quelqu’un qui a décidé de la tuer ?
  • Elle ne se confiait qu’à moi. Elle m’avait dit que tu lui avais fait des avances. Mais elle m’avait dit aussi qu’elle avait refusé et que tu avais respecté sa décision.
  • C’est vrai, elle a toujours refusé. Mais j’ai peut-être trop insisté ? J’ai peur que ça soit à cause de ça qu’elle soit morte. Je tenais à ce que tu le saches. À présent, on va rechercher ce traitre, on va le trouver, et j’te jure qu’on va le buter.
  • On ne va pas avoir besoin de chercher très loin. Je sais qui c’est.
  • Ah ? Qui ?
  • Akinet.

Nouvelle douche froide, nouveau foudroiement.

  • Eh bah qu’est-ce qu’on attend pour aller le questionner ?
  • Il se cache dans les bordels des bas quartiers. Et les bordels n’ouvrent pas leurs portes aux femmes. Avec l’aide de la Compagnie Noire, ça serait facile, mais là je suis seule à le chercher.
  • Plus maintenant, Wuth. Moi je peux y aller dans les bordels. Je vais aller le trouver, mais pour lui dire quoi ? Qu’est-ce qui te fait dire que c’est lui qui l’a tuée ?
  • Parce que j’étais en charge de la garde personnelle de Mellovna, alors qu’on était dans notre manoir, Akinet me dit d’aller voir l’Abalah, soi-disant qu’il avait quelque chose à me dire. J’ai été le voir, il n’avait rien à me dire. Quand je suis revenue, Mellovna avait disparu et Akinet aussi. Le lendemain, Mellovna est retrouvée morte dans le bois des Âmes, et Akinet a fui la Compagnie Noire pour se cacher dans les bordels. Fais le calcul.
  • Effectivement, c’est plus que bizarre … Il faut qu’on trouve ce Akinet.
  • Mais avant ça, je dois te prévenir, on va faire les obsèques de Mellovna. J’ai pensé que tu aurais aimé y participer.
  • Bien sûr, si je peux … Je ne voudrais pas causer un affront à la Compagnie Noire.
  • Tant que tu restes avec moi, tu n’auras rien à craindre.

Obsèques

Les obsèques de Mellovna se déroulèrent dans le bois des Âmes. À l’endroit où elle avait été tuée. Son corps avait été déplacé sur le banc et recouvert d’un drap blanc opaque. De nombreux membres de la Compagnie étaient là, les mêmes que le soir de  » l’élection »

Silencieux, debout et en cercle autour du banc. Les regards noirs envoyés à Joshua étaient clairs, mais dans cet endroit, toute forme de violence aurait été un affront pour la mémoire de Mellovna. En plus, il était avec Wuth. Ainsi, il était dans une relative sécurité.
C’était en tout cas, ce qu’il croyait. Car cette cérémonie n’avait rien d’obsèques.
Une femme qu’il n’avait jamais vue fit son entrée. À en juger par son bâton lumineux et son accoutrement, elle était capable de magie.
La magie était quelque chose que Joshua craignait particulièrement. Imprévisible, mortelle, mais surtout, hors de son champ de compréhension. C’est quelque chose qu’il ne pouvait ni contrôler ni anticiper. C’est pour cette raison que ça le mettait mal à l’aise.
Cette magicienne aux longs cheveux noirs s’approcha du corps et déposa dix fioles vides au sol. Ensuite elle agita les bras lentement tout en entonnant des paroles dans une langue étrangère.

Entre ses mains, une sphère d’eau de la taille d’une mandarine se forma. Pendant de longues secondes et devant le regard médusé de toutes les personnes présentes, la sphère d’eau restait là, défiant fièrement la gravité, soutenue par la magie de cette femme qui continuait son discours incompréhensible.

Jusqu’au moment où elle claqua les mains dans une phrase finale. Alors la sphère se divisa en deux, et elles vinrent tomber exactement dans deux des fioles au sol, laissant les huit autres vides.

À la fois fasciné et effrayé, Joshua gardait le silence.

  • Deux fioles, fit la magicienne.
  • Ce qui fait quatre questions. C’est suffisant, répondit le nouvel Abalah, on va pouvoir enquêter.

À l’unisson, tous les regards se portèrent vers Joshua qui suait à grosses gouttes. Mais encore une fois, il devait garder son sang froid à tout prix. Il s’efforçait de se concentrer : il n’était pas Joshua l’Assassin de Mellovna. Non, il était Joshua l’informateur amoureux. Et Joshua l’informateur amoureux n’avait aucune raison de craindre quoi que ce soit.

Le chef de la compagnie s’approcha de Joshua en lui tendant la fiole.

  • Pas encore, coupa Wuth. Il boira cette potion de vérité si c’est nécessaire, mais actuellement la personne toute désignée pour être l’assassin de Mellovna, c’est Akinet ! Pas Joshua.
  • Ce n’est pas toi qui décides, Wuth.
  • Mellovna était sous MA protection ! Et c’est Akinet qui a fait preuve d’une ruse pour l’isoler ici et la tuer. Vous voulez tuer des innocents extérieurs à la Compagnie Noire ? Vous voulez tuer Joshua ? Vous serez libre de le faire quand j’aurai fait la lumière sur Akinet. Pas avant. Ce n’est pas moi qui décide, c’est vrai, mais cette fois-ci on va quand même faire à MA manière, parce que c’est ce qu’aurait voulu Mellovna. Si quelqu’un ici n’est pas d’accord, il est libre de sortir sa lame pour me défier.

Personne n’osa répondre, pas même l’Abalah. Pas un mot ne se fit entendre dans l’assemblée. Personne ne contesta Wuth.
En présence de son ange gardien, Joshua quitta cet endroit, après avoir frôlé la mort.
Alors qu’ils marchaient à nouveau en direction de la ville, Joshua osa une question.

  • C’est quoi ces potions de vérité ?
  • Tu as pu le voir, c’est formé par magie à partir d’un corps d’une personne décédée. Celui qui boit ça ne peut plus mentir.

Maudite magie ! Il lui fallait une issue !

  • Voilà qui va nous permettre de comprendre tous les mystères de cette histoire, lança l’assassin sur un ton enjoué.
  • Ce n’est pas si simple. Déjà ça ne marche que pour deux questions. Les questions doivent inclure le prénom de Mellovna, et en plus, ça doit être des questions fermé. C’est-à-dire des questions auxquelles on ne répond que par oui ou non.
  • Ça reste redoutable.

Cette fois-ci, ce n’est pas un simple conditionnement mental qui allait le tirer d’affaire…

La maison des plaisirs

  • Nous y voilà, fit Wuth en désignant un bâtiment. Je suis sûre qu’Akinet se trouve ici.
  • Qu’est-ce qui te fait dire qu’il est ici précisément ?
  • J’ai tenté d’y entrer ce matin. J’ai remarqué l’armure d’Akinet qui se trouvait derrière le comptoir. Quand j’ai demandé à lui parler, ils ont tous répondu à l’unisson qu’il n’était pas là. Ce n’était pas naturel.
  • Tu veux dire qu’ils ont tous été d’accord pour dire immédiatement qu’il ne se trouvait pas ici ?
  • Exactement.
  • Effectivement, c’est grossier …

La moindre des choses aurait été de faire semblant de chercher, de questionner le personnel, bref donner un minimum de crédit à cette attitude.

  • Bon, pas de temps à perdre, je vais le trouver.

Joshua entra. L’hôtesse d’accueil lui adressa un sourire libidineux accompagné d’un « Bienvenue à la maison des plaisirs » dans une voix pleine d’air.
Il ne répondit même pas et se dirigea vers l’arrière-salle, là où se déroulaient indéniablement quelques « passes » à bas prix. Chose que Joshua avait en horreur.
L’hôtesse surprise s’écria afin de l’arrêter. C’est alors qu’un colosse de deux mètres à la peau d’ébène surgit de nulle part et se plaça devant Joshua pour lui bloquer le passage. Sur un ton plutôt apaisant, il s’adressa à Joshua.

  • La demoiselle vous a demandé de vous arrêter, messire.

Lui aussi avait une voix pleine d’air, et lui aussi était à peine vêtu. Indéniablement qu’il y en avait pour tous les goûts dans cet endroit. Il n’avait pas le temps de philosopher sur les orientations sexuelles des clients. Déjà, il n’en avait rien à faire le reste de l’année, mais en plus il avait bien plus urgent à s’occuper !

  • Il faut que je parle à Akinet, je sais qu’il est là, c’est urgent, dit-il avec une voix qui ne laissait aucune place à une quelconque opposition.
  • Il n’est pas ici.
  • J’ai vu son armure derrière le comptoir ce matin alors ne me fais pas chier espèce de gorille ! Je te dis que je dois lui parler, ça ne peut pas attendre!

Alors que le géant commençait à grimacer tout en armant le poing, Akinet sortit de l’arrière-boutique.

  • C’est un ami, laisse-le entrer !

Sans un regard pour son redoutable adversaire, Joshua disparut avec Akinet dans les sous-sols de ce lieu clandestin.
L’instant d’après, Akinet et Joshua se trouvaient dans un lieu de passe. Un endroit sinistre de la taille d’un placard à balais, simplement caché par des draps sales, suspendus par des ficelles. Les gémissements simulés et la puanteur leur tenaient compagnie.
Les deux s’assirent sur un tapis à la propreté douteuse qui faisait office de matelas.
Encore aujourd’hui, malgré des années d’assassinat, Joshua trouvait encore des choses pour lui soulever le cœur. Mais au prix d’un effort, il parvint à se concentrer. Ils reprirent en chuchotant.

  • Joshua, ils vont me tuer, ils savent que Mellovna était sous mon escorte quand elle a été tuée. Mais même si je viens à mourir, je veux que tu continues ta quête pour venger mon frère. Je te promets que je ne donnerai pas ton nom.
  • Doucement, personne ne va mourir. Ils n’ont que des soupçons et deux maudites potions de vérité.
  • Quoi !? Ils ont pu obtenir des potions de vérité en plus ? Par tous les dieux, on ne s’en sortira pas.
  • Du calme je te dis, c’est ta panique qui va nous faire tuer. Garde ton sang froid et réfléchis. Est-ce qu’il existe un moyen pour contrer ces maudites potions ? Parce qu’ils les utiliseront sur chacun de nous.
  • Il n’existe aucun moyen pour …

Son visage se figea de terreur, les draps furent déchirés pour laisser la place aux intervenants. Le garde de Mellovna, Wuth et l’Abalah.

Joshua qui ne maîtrisait plus rien dut une nouvelle fois dissimuler ses réelles intentions, il prit les devants.

  • Vous tombez bien, Akinet était sur le point de révéler pourquoi il s’était enfui.
  • Je me suis enfui parce que vous alliez me tuer. Je sais que vous me soupçonnez, et vous avez raison de le faire. Mellovna était sous mon escorte quand elle a été tuée, je sais que vous n’accepterez jamais une telle négligence. C’est pour ça que je me suis enfui.

L’Abalah s’approcha d’Akinet d’un air bienveillant.

  • Il n’y a que deux personnes réellement suspectes dans cette histoire Akinet… Toi, et Joshua. Jusqu’ici, Joshua se démène à trouver l’assassin, et il t’a débusqué ici. Alors que toi, tu te caches tel le meurtrier … Mais rassure-toi, si ce que tu dis est vrai, aucun mal ne te sera fait. Tiens, bois ceci …

Sachant pertinemment que refuser de boire cette potion de vérité était du suicide, Akinet joua le tout pour le tout, et la bue d’un air résolu.
Joshua quant à lui, savait qu’il ne se sortirait pas indemne de cette conversation, du coup, il posa sa main sur la garde de son poignard, bien décidé à tuer avant d’être tué. L’Abalah était probablement un bon guerrier, Wuth aussi, et le garde du corps également.
Mais Joshua frapperait le premier à la gorge de l’Abalah, l’instant d’après, il s’occuperait du garde du corps. Probablement qu’Akinet serait assez rapide pour mettre Wuth hors combat.
De tous ses adversaires, Wuth était de loin la personne qu’il n’avait pas envie de tuer … Mais bon, pour Cynath, il l’aurait fait. Dans sa perte d’humanité, Joshua n’était plus à ça près.

Après un silence pesant, l’Abalah posa à Akinet sa première question.

  • Akinet, as-tu tué Mellovna ?
  • Non.
  • Akinet, as-tu vu qui a tué Mellovna ?
  • Non.
  • Alors qu’est-ce qu’il s’est passé ?!
  • Elle devait aller voir un informateur, je l’ai amenée au Bois des Âmes et il n’y avait personne. Elle m’a demandé de la laisser seule, je n’aurais pas dû accepter, mais elle m’en a donné l’ordre. Je n’aurais pas dû partir !

Joshua relâcha son poignard, il en avait les larmes aux yeux. Les dieux lui étaient favorables ! À moins que ça ne soit Cynath lui-même qui tirait les fils du destin ?

Mais il dissimula sa joie et la déguisa la colère. Il partagea la frustration de ses « compagnons »
Dans un semblant d’honneur, les hommes de la Compagnie Noire laissèrent Akinet sain et sauf dans ce lieu lugubre puis repartirent pour leur manoir. Là où se trouvait leur magicienne, armée de la dernière potion de vérité.
Et celle-ci était pour Joshua.

L’ultime vérité.

En arrivant aux portes du manoir, Joshua lança un regard sur le lieu où avait brûlé Cynath quelques jours plus tôt. Ce n’était désormais que quelques pierres entreposées en cercle. Pas de tombe, pas de plaque commémorative pour l’homme qui avait offert sa vie pour transformer ces bandits en honorables mercenaires.
Après une pensée pour son ami, Joshua entra avec son « escorte »

Lorsqu’il arriva dans la salle de réunion, tous les regards se posèrent vers lui. Il était le coupable idéal, et la potion de vérité allait confirmer qu’en prime, c’était bien lui qui avait tué Mellovna.
Mais Joshua ne craignait pas de mourir, il avait défié la mort toute sa vie. Ce qu’il craignait, c’était une mort vaine. Et d’une certaine manière, avoir tué l’intendance en l’honneur de Cynath lui évitait une mort vaine.
Tout ce qu’il cherchait désormais, c’était une échappatoire, une issue … Et il n’en voyait aucune.

Jusqu’au moment où il repensa à Mellovna… L’araignée …

Déterminé, il prit de nouveau les devants avec sa véhémence habituelle. Il s’adressa à l’assemblée.

  • J’ai parfaitement conscience de ce qui est en train de se jouer ce soir. Je sais que, quelles qu’en soient les réponses que je vais vous donner, j’ai de très grandes chances de mourir. Et pourtant je suis prêt à vous dire la vérité pour faire la lumière sur la mort de Mellovna. Mais pour ça, j’ai mes conditions. Croyez-moi, elles sont acceptables.
  • Tes conditions ? fit l’Abalah, tu crois vraiment qu’une personne soupçonnée d’avoir tué l’une des notre peut nous imposer ses conditions ?
  • Je le crois, parce que mes conditions sont raisonnables. Je ne tenterai pas de dissimuler une quelconque partie de la vérité, je n’essayerai pas de m’enfuir, et je n’attaquerai aucun d’entre vous. Si je dois mourir suite à votre jugement, alors je m’y plierai, parce qu’aujourd’hui, ma vie n’a plus de sens.
  • Parle, qu’elles sont tes conditions ?
  • J’en ai deux. La première est d’être exécuté par une personne que je porte en haute estime, la garde personnelle de Mellovna ; Wuth.

Quelques regards interrogateurs s’échangèrent entre les personnes présentes dans l’assemblée et la principale concernée. Elle finit par hocher la tête.

  • Si tu es l’assassin de Mellovna, je t’arracherai le cœur Joshua.
  • C’est curieux à dire, mais … Je te remercie Wuth, je n’en attendais pas moins de toi, dit-il avec un sourire. Ma deuxième condition est de répondre à toutes vos questions sous le saule pleureur, dans le Bois des Âmes. Sur le banc même où la cérémonie de Mellovna a eu lieu. Là où elle s’est fait tuer. Parce que si je dois mourir ce soir, je désire mourir là-bas.

De nouveaux regards s’échangèrent, et avant qu’ils ne puissent se mettre d’accord, Joshua continua.

  • Si vous acceptez mes conditions, vous aurez toute la vérité. La lumière sera faite sur cette histoire. Vous n’aurez même pas besoin d’utiliser votre potion de vérité.
  • Et qu’est-ce qui nous dit que tu ne vas pas nous mentir ?
  • Parce que vous n’allez pas aimer mes réponses. Mais le choix vous reviendra. Si vous voulez gâcher votre potion sur moi, je la boirai.

De nouvelles conversations s’échangèrent. Entre paroles vindicatives et regards noirs, Joshua restait silencieux. Après quelques instants à considérer les conditions, l’Abalah fit taire l’assemblée pour enfin prendre la parole.

  • Accordé.

Le cortège quitta le manoir dans un silence lugubre. Dans l’obscurité d’une nuit sans lune, les hommes de la Compagnie Noire, entourant Joshua, marchèrent à travers champs en direction du Bois des Âmes.

Joshua avait réussi les premiers coups d’une stratégie bien plus grande. Aiguillonner leur curiosité, et leur imposer une attente insoutenable. Et en prime, il avait déguisé ça comme les dernières volontés d’un homme amoureux et endeuillé. Quoi qu’il advienne, aucun ne pourrait soupçonner que tout ceci n’était que la vengeance de Cynath.

Ils arrivèrent dans le bois, puis rejoignirent le banc. Le corps de Mellovna ne s’y trouvait plus désormais. Et Joshua s’installa au milieu de celui-ci. Précisément là où il s’était assis lors de sa dernière conversation avec elle.

Chaque homme et chaque femme de la Compagnie Noire le regardaient, ils brûlaient tous de connaître la vérité. À bout de patience, l’Abalah s’avança, en présence de la magicienne.

  • Voilà Joshua, nous avons honoré tes conditions, maintenant je te demande de boire cette potion de vérité.
  • Accordé, dit-il en tendant la main.

Il l’ouvrit et l’avala d’une traite. Un geste parfaitement suicidaire, mais encore une fois, ne pas la boire était aussi synonyme d’une mort certaine. Autant aller jusqu’au bout de sa stratégie. Après tout, l’amour n’est-il pas plus fort que tout ?

  • Joshua, est-ce que tu as tué Mellovna ?

De tout son être, il s’efforça de répondre non. Un seul mot, un simple mot d’une seule syllabe aurait suffi à sauver sa vie. Mais la potion faisait effet, et il avait beau forcer, aucun son ne sortit de sa bouche. Sa gorge était nouée.
Il lutta dans un ultime effort pour tenter de répondre quoi que ce soit d’autre, mais la magie était définitivement plus forte que lui.
À bout de forces, il finit par parler …

  • Oui.

De nombreux cris s’élevèrent dans le bois, fous de rage, les membres de la Compagnie Noire réclamaient la tête de l’assassin qui leur avait arraché leur intendante.

  • Calmez-vous ! Il a dit la vérité ! Nous obtiendrons notre justice ! Tâchons maintenant de comprendre.

Le calme revint dans le Bois des Âmes. L’obscurité était presque totale sous ce ciel sans étoiles ni lune, et le silence était à peine perturbé par le bruit du vent.

  • Est-ce que tu as tué Mellovna par amour ?

Cette fois-ci, Joshua ne chercha pas à lutter. Il répondit aussitôt.

  • Oui … Je pense que Mellovna est morte par ma faute, et c’est parce que je l’aimais.
  • Comment ça, je pense ?! Tu viens d’avouer ! N’essaye pas de nous tromper Assassin !
  • Je ne désire tromper personne. J’assume pleinement ce que j’ai fait. J’aurai dit exactement la même chose sans votre potion de vérité. Je l’ai dit, je le répète, Mellovna est morte à cause de moi.
  • Tu as dit que tu l’avais tué !
  • Oui, elle est morte par ma faute, mais ce que je recherche moi, c’est le vrai coupable.
  • C’est toi le vrai coupable ! C’est toi qui l’as tué !
  • Oui et cent fois oui, je suis certain qu’elle est morte à cause de moi. Mais personne la qui a planté sa lame dans sa gorge, ce n’est pas moi.
  • Dans son plexus brigand ! C’est dans son plexus que tu as planté ton poignard !
  • Je pensais qu’elle avait été égorgée… Mais ça ne change plus rien désormais. Je vous ai promis toute l’histoire avec ou sans potion de vérité. Si vous voulez m’exécuter sans rien comprendre, allez-y ! Dites à Wuth de le faire. Mais si vous voulez toute l’histoire, alors je suis prêt à vous l’offrir, puisque vous avez respecté mes conditions.

Un nouveau silence, puis un soupire d’exaspération.

  • Parle.
  • J’ai commencé à travailler pour Mellovna en tant qu’informateur parce qu’elle avait besoin d’informations sur Cynath. Compte tenu d’une nouvelle élection approchant, elle désirait des certitudes.
  • C’est toi qui es venu nous trouver, fit Wuth.
  • C’est la vérité. Après avoir espionné Cynath, j’ai aussi espionné Mellovna. Désolé de te le dire Wuth, tu es une bonne garde du corps, mais tu n’es pas très douée pour remarquer les personnes qui te suivent. Moi je cherchais quelqu’un pour qui travailler. J’aurais pu aller voir Cynath et lui expliquer que Mellovna envisageait de l’assassiner. Mais Mellovna était plus digne de confiance à mes yeux. C’est pour ça que je me suis adressé à elle. Je lui ai donné une information dont elle avait besoin. Je lui ai parlé de Cynath et sa possible filiation avec votre Dieu, Ulrik.

La plupart des faits qu’il évoquait étaient immédiatement liés avec des faits qui avaient réellement eu lieu. Toutes les personnes qui écoutaient son explication ne pouvaient pas lutter contre l’idée insidieuse que tout ceci était peut-être vrai.

  • J’ai ensuite continué d’enquêter sur Cynath en rapportant chaque information utile à Mellovna. Notre entente portait jusqu’à l’élection d’un nouvel Abalah. Cynath mort, et le nouvel Abalah nommé, j’ai continué de travailler pour elle, mais sans mission précise au départ. De fils en aiguilles, nos relations d’employeur à employé ont évoluées, en tout cas, j’ai eu l’impression. Nos réunions de travail ressemblaient de plus en plus à des rendez-vous, et nos conversations sur les faits précis se faisaient rares. Souvent, nous évoquions les choses de la vie, la nature, la poésie et il nous arrivait même de philosopher. Wuth était là à chacun de ces rendez-vous.

Dans un silence, Wuth hocha la tête, toujours le regard noir.

  • Sans même que je ne m’en rende compte, elle s’était mise à occuper mes pensées. Je me réveillais la nuit en pensant à elle. J’ignorais si elle ressentait la même chose, alors j’ai fini par lui demander. Mais à mon grand désarroi, elle m’a dit que l’amour ne l’intéressait pas, et qu’elle serait toujours fidèle à la compagnie noire. Désespéré, j’ai continué de travailler pour elle, mais quelques rendez-vous plus tard, alors que Wuth n’était pas là pour nous surveiller, j’ai fait quelque chose que je n’aurais jamais dû.
  • Tu l’as tué assassin ! Tu n’as pas supporté l’idée qu’elle refuse tes sentiments !
  • Pas du tout. Je lui ai demandé à nouveau si elle avait des rêves, si elle envisageait une autre vie, une vie loin de l’or et des assassinats, une vie guidée par la paix, et par l’amour. Et alors que j’espérais qu’elle envisage quelque chose, au moins qu’elle réfléchisse… Elle a finalement refusé d’une manière catégorique. Elle était loyale à la compagnie noire, et elle l’a été jusqu’au bout.
  • Et tu l’as tuée !
  • Même si j’avais voulu la tuer, je n’aurais jamais eu la force de le faire. Je l’ai revue après ça, elle voulait me recruter dans la Compagnie Noire, et moi j’essayais de gagner plus d’or… Et nous avons parlé du nombre précis de pièces d’or qu’elle me devait suite à mon travail et à l’élection du nouvel Abalah. Les derniers mots que j’ai échangés avec elle portaient sur le montant des pièces d’or ! J’étais tellement désespéré que je ne suis même pas venu réclamer l’or qui m’était dû. Des pièces d’or ! Des dernières paroles bien pitoyables pour cette femme qui était devenue toute ma vie … Je n’ai même pas pu lui dire combien elle était importante pour moi. Je n’ai même pas pu lui confier que moi je rêvais de partir avec elle. Elle était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest. Elle était ma motivation à me lever le matin. Et soudain, je vous ai entendu dire qu’elle était morte. Depuis ce jour maudit, je n’ai plus trouvé la moindre motivation à l’idée de vivre heureux. Je n’ai plus eu aucune envie de créer de nouvelles relations avec qui que ce soit. La seule chose qui m’a empêché d’aller me jeter du haut d’un toit, c’est la justice … Par amour pour elle, je désire connaître son meurtrier …
  • C’est toi son meurtrier ! Arrête avec tes violons tu ne nous attendriras pas ! Tu l’as tué !
  • Elle est morte à cause de moi, oui, et cent fois oui. J’en avais déjà parlé à Wuth avant même d’être suspecté, avant même le rituel et les potions de vérité. Comme je l’ai dit à Wuth, j’entretenais ce début de commencement de … De rien finalement ! Ce n’était même pas une relation, moi seul avais de l’espoir. Mais je suis certain que ce début de quelque chose a suffi pour que Mellovna soit considérée comme indigne. Comme si elle avait considéré le fait de partir avec moi. Quelqu’un n’a pas supporté ça.
    Je le dis, je le répète, elle ne m’a jamais laissé le moindre espoir. Mais je pense que quelqu’un a considéré que la relation amicale qu’entretenait Mellovna avec moi avait quelque chose proche de la trahison. Pourtant, il ne s’agissait pas de trahison. Il s’agissait d’amour, et d’un amour unilatéral. La personne qui a planté sa lame dans la gorge de Mellovna a certainement cru qu’elle partirait avec moi, et qu’il valait mieux qu’elle meurt plutôt qu’elle ne quitte la Compagnie Noire.
    Vous voulez savoir pourquoi je ne me suis pas jeté du haut d’un toit depuis tout ce temps ? Parce que ce que je veux, c’est le vrai coupable. Pas l’homme qui l’a poussé vers sa mort, parce que ça c’est moi, je ne le nie pas. C’est de ma faute et je l’assume ! Je n’aurais pas dû chercher à faire partir votre intendante de votre Compagnie. Je n’aurais pas dû essayer, et je n’aurais pas dû insister.
    Donc oui, voici toute la vérité, elle est morte à cause de moi. Et elle est morte par à cause de mon amour. Vous n’aviez pas besoin d’une potion de vérité pour ça, je vous l’aurais dit, comme je l’avais déjà dit à Wuth.

    Alors j’entends votre espoir d’avoir trouvé le meurtrier. Et je suis désolé de vous le briser, vous espériez que cette histoire s’arrête en me découpant en deux morceaux, hélas ! La vérité est n’est pas si simple. Mais regardez la réalité en face. Ça n’aurait aucun sens. Je l’aurai tué moi-même alors que j’étais fou d’elle ? Je l’aurai tuée par amour ? Admettons, mais ensuite, je me serai enfui ! Pourquoi serais-je resté parmi vous ? En sachant pertinemment que je ne la retrouverai pas ? Pourquoi est-ce que je vous aurais aidé dans votre enquête ? Pour aller débusquer l’assassin, qui serait en fait moi-même ? Encore une fois, si j’avais voulu me suicider, je n’aurai pas eu besoin de vous.

    Sauf que ce que moi je veux, c’est le vrai coupable. Celui qui lui a enlevé la vie de son corps. Celui qui a planté son poignard dans sa gorge.
    Maintenant, vous êtes libre de me croire ou non. Vous êtes libre de m’aider à retrouver celui qui l’a tué, ou bien vous pouvez enterrer votre tête dans le sol et me couper en deux. Vous savez quoi ? Je pense que ce sort reste le moins pénible pour moi. Alors, allez-y ! Tuez-moi, délivrez-moi de mon chagrin.
    Je suis prêt à mourir ici, sous cet arbre, pour aller la rejoindre dans les cieux. Faites-le et débrouillez-vous avec le véritable meurtrier. Celui qui a, physiquement tué Mellovna.

Fin.

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