Préface

On raconte que lorsqu’un miracle se produit, c’est l’œuvre d’un ange. Ce que l’on dit moins, c’est que lorsque deux miracles se produisent au même moment, c’est l’œuvre du malin.

Caravane

À cinq lieues au sud de Linesse, dans un sentier boisé, avançait une caravane marchande tirée par des ânes. Un marchand accompagné de trois mercenaires transportait son précieux butin. Le marché allait leur permettre de tout vendre et d’en tirer un profit conséquent.

Le chemin entre les divers petits villages et la grande ville de Linesse n’était pas sans risque, mais le jeu en valait la chandelle. Et c’est pour cette raison et par souci de prudence que le marchand avait embauché trois hommes de main pour le défendre. Il avait pris soin de choisir des hommes qui ne se connaissaient pas. Une manière de s’assurer qu’ils n’allaient pas s’unir contre lui pour le détrousser. Cette prudence proche de la paranoïa allait se révéler désastreuse.

Au moment où la caravane passa dans un bois, de nombreuses silhouettes surgirent. Trop petites pour être des hommes, mais trop nombreuses pour être à négliger, les mercenaires s’armèrent et firent face à la menace encore inconnue. Des cris aigus, des yeux jaunes, des peaux vertes et des mâchoires aussi larges que celles de requins… Aucun doute possible, il s’agissait là de gobelins. Une vermine qui a tout juste la force d’un adolescent, néanmoins, les gobelins ont tendance à attaquer en nombre, ce qui fait toute leur force.

Arbalètes, lances et surnombre, c’est tout ce dont ils savaient se servir pour remporter leurs raids. D’un tir, le premier mercenaire fut tué, tandis que chacun des deux autres dut faire face à plus de dix abominables adversaires ! Et les Gobelins n’étaient pas réputés pour leur courage. Ils frappaient uniquement lorsqu’ils étaient sûrs de toucher, et en frappant dans le dos si possible.

Le marchand calfeutré à l’intérieur de la caravane regardait terrifié comment ses hommes allaient bien pouvoir le sortir de cette embuscade. Malheureusement, ces soldats étaient là pour l’argent, et l’argent n’est pas une motivation suffisante lorsqu’on est proche de la mort.

Le premier mercenaire jeta ses armes au sol et se mit à genoux, implorant la pitié aux pilleurs. Sa lâcheté fit rire les gobelins qui n’étaient pas réputés pour leur clémence… Il fût achevé immédiatement. Le dernier quant à lui profita de ce moment pour s’enfuir à toutes jambes à travers la forêt, abandonnant la caravane, le marchand et sa mission.

Enfermé à l’intérieur, le malheureux regardait sa cargaison se faire piller. Mais les gobelins étaient enclins à la violence gratuite. Le vol et le meurtre étaient des jeux particulièrement amusants pour eux. Lorsqu’ils finirent de s’occuper des marchandises, l’un des Gobelins s’approcha de la caravane avec une torche. Il avait bien l’intention de brûler vif son occupant. Ils criaient tous de leur voix aiguë pour manifester leur ivresse de la victoire. Ils étaient tellement sûrs d’eux qu’ils ne virent pas approcher un homme en armure, muni de deux épées. Une longue et une courte…

C’était un homme d’une trentaine d’années, aussi massif que le marchand, mais bien plus musclé. Il était aussi plus entraîné et savait très bien manier les armes qu’il avait en mains. Il tua deux de ses adversaires en les frappant dans le dos sans même que le groupe ne s’en aperçoive. C’est seulement lorsque le troisième vit avec horreur une lame lui sortir du plexus qu’il se mit à hurler d’une manière inquiétante.

Aussitôt, le groupe se mit en alerte. Ils abandonnèrent leur intention d’incendier la caravane et encerclèrent le guerrier. Comme toujours, ils frappaient de préférence dans le dos, mais les lances mal affûtées peinaient à percer l’armure lourde de l’intervenant. À chaque fois qu’un gobelin tentait sa chance, l’homme réagissait avec force et contre-attaquait aussitôt. À chaque fois qu’il parvenait à frapper l’un de ses adversaires, il le tuait. Ses frappes prodigieuses avec ses lames affûtées étaient redoutables. Mais les gobelins étaient toujours en nombre conséquent.

Un autre intervenant s’approcha. Beaucoup plus silencieux, il ne portait ni arme ni armure, simplement vêtu de quelques vieux haillons. Moins massif que l’homme déjà au combat mais tout aussi mortel. Il tordit le cou du premier adversaire à sa portée. Celui-ci s’écroula aussitôt et sans pouvoir crier. Le gobelin qui aperçut ce nouvel arrivant fut frappé d’un coup de poing dans la gorge. Le souffle coupé, il était incapable de crier. Il tomba au sol, hors combat.

Ce n’est qu’au troisième adversaire qu’il fut repéré. La peur changea de camp et aussitôt le raid des gobelins se désorganisa. Certains chargeaient en espérant encore remporter ce combat désespéré, pendant que les plus lâches prenaient la fuite à toute jambes.

Victoire

Le marchand sortit de la caravane pour remercier les deux miraculeux intervenants. Il leur promit tout ce qu’ils désiraient en gage de remerciement. Sous bonne escorte, le marchand récupéra ses affaires et le convoi arriva à Linesse sans autre incident.

La marchandise en sécurité et l’or bien gardé à la banque, le commerçant offrit le dîner à ses deux sauveurs en insistant sur le fait qu’il leur était reconnaissant et qu’il comptait bien payer sa dette. Pendant ce repas, l’intérêt que se portaient les deux guerriers était manifeste. Celui qui se battait à mains nues considérait comme admirable d’arriver à manier deux épées sans s’emmêler les bras et les armes. L’autre était tout aussi admiratif de rencontrer un homme capable de se battre sans arme ni armure.

Mais en plus de se vouer un respect mutuel, ils étaient tous les deux heureux de rencontrer quelqu’un qui observait les mêmes valeurs. La même capacité à se mettre en danger pour défendre les plus faibles.

Le premier se nomme Ruthan, c’est un guerrier de Linesse qui a toujours cherché à parfaire son maniement à l’épée et son ambidextrie. Il a côtoyé des maîtres d’armes pour devenir un expert et, même une fois un niveau excellent atteint, il a continué d’apprendre.

Face à lui était assis Soviné, un combattant non moins méritant, mais qui avait suivi un chemin plus spirituel. À ses yeux, les armes sont néfastes par nature. Bien souvent, les gens sont tués par les armes qu’ils ont en leur possession. Pour vivre en harmonie avec ce principe, il avait orienté son entraînement sur le fait de toujours apprendre à vivre sans arme. Et même à se battre sans arme. Un principe qui ne l’avait jamais quitté.

Mais malheureusement, l’intervention miraculeuse d’un guerrier pour sauver un convoi est l’œuvre d’un Ange, la double intervention miraculeuse ne tient pas du hasard. Elle n’a rien de divin, bien au contraire : elle est perfide et profondément diabolique.

Alors que le repas se déroulait jusqu’ici dans une atmosphère enjouée, le marchand fit souffler l’air de la compétition entre les deux amis. Soudain, Ruthan et Soviné furent animés par une volonté commune à de nombreux hommes : celle de s’élever au-dessus des autres.

Ce qui avait été une rencontre amicale tournait maintenant en véritable discorde. Le ton montait et chaque combattant critiquait les principes de l’autre. L’un disait que sans arme, on n’était pas un véritable guerrier, l’autre répondait que compter sur un objet pour avancer, consistait à rester boiteux toute sa vie.

Le marchand proposa de devenir arbitre de cette confrontation. Ils allaient sortir de l’auberge pour se confronter l’un à l’autre dans un combat amical. Le premier à être blessé serait déclaré perdant. De cette manière, ils allaient enfin réussir à se départager. Le marchand quant à lui, prendrait les paris.

Linesse était une ville continuellement animée et les préparatifs de ce combat attirèrent l’attention. Certains gardes de la ville étaient là pour veiller à ce qu’il n’y ait pas de débordement.

Les curieux s’étaient réunis et une dizaine de personnes en tout observaient avec attention le duel qui s’annonçait.

Confrontation

Ruthan, fort de son entraînement et de ses certitudes, attaqua sans attendre, certain qu’être le premier à frapper donnait l’initiative et c’était un avantage sérieux sur le combat. Soviné, plus calme, savait qu’il était inutile de donner le premier coup. Mieux valait être celui qui donne le dernier. Il restait à distance et observait les techniques de son adversaire. Ses attaques étaient redoutables, mais lui savait quand éviter et quand frapper.

L’opportunité se présenta à lui lors d’une attaque déséquilibrée. D’un coup de pied circulaire, il frappa dans le poignet du guerrier ce qui le désarma. Son épée tomba au sol quelques mètres plus loin. Se croyant victorieux, Soviné constata que son bras était ensanglanté. Il n’avait pas anticipé la deuxième lame…

Le marchand conclut à un match nul. Les deux guerriers, non contents de ce résultat, se regardaient avec une amertume non dissimulée. Tous les deux considéraient être l’unique vainqueur mais ce n’était pas eux qui rendaient la décision finale. Avide, le marchand profita de leur frustration. Il leur proposa de prendre le temps de parfaire leur entraînement et de se retrouver ici même dans un an pour recommencer ce combat et de nommer définitivement qui est le meilleur des deux. Les deux opposants s’échangèrent des regards noirs et acceptèrent le défi, bien déterminés à le relever !

« J’avais gagné ! C’est injuste je l’avais blessé ! » se répétait sans cesse Ruthan. Honteux d’avoir été désarmé par un homme qui se battait sans armes ! Il était bien résolu à ne plus jamais refaire la même erreur. Il voulait gagner ce duel ! C’était ici qu’il avait tout appris, parmi les meilleurs maîtres d’armes de Linesse ! C’est parmi eux qu’il retourna pour s’améliorer encore. Il était sûr de trouver ici toutes les ressources nécessaires pour atteindre son but.

Soviné était, lui aussi, bien décidé à remporter ce duel. Cependant, il quitta la ville et s’en alla vers les monts d’Algoste, une chaîne de montagnes rude et inhospitalière. Là-haut il était sûr de ne trouver absolument rien de pratique. Aucun confort et aucune vie sociale, uniquement du froid et de la solitude. C’était une mise à l’épreuve du corps et de l’esprit qui allait lui permettre de progresser pour atteindre son but.

Ruthan rencontra ses anciens maîtres, mais ces derniers n’étaient pas enclins à parfaire l’entraînement de leur ex-apprenti. Sa quête de gloire n’était pas dans les prérogatives de ses maîtres d’armes. Tous lui fermèrent leur porte, car tous avaient entendu parler de leur confrontation et surtout de celle qui était prévue dans un an. Ils ne voulaient pas jouer à ce jeu dangereux.

Il essuya refus sur refus, jusqu’au jour où enfin, une opportunité se présenta. C’était des hommes encapuchonnés qui étaient prêts à faire de lui le meilleur de tous les guerriers et même, s’il était prêt à de lourds sacrifices, le champion de leur culte.

Exil

Arrivé dans les sommets des monts d’Algoste, Soviné chercha un endroit où se constituer un abri. Mais ce lieu était inadapté aux humains. Il ne trouva nulle part où s’abriter de la pluie et du vent. Il se confectionna un lit fait de mousse et d’herbe au creux d’un arbre. C’était le mieux qu’il pouvait trouver pour l’instant.

Fort heureusement pour lui, c’était encore la saison chaude. Mais même en cette période, les nuits deviennent glaciales et il ne pourrait jamais survivre aux nuits d’hiver en restant ici. Il le savait, il lui fallait trouver un meilleur endroit où s’abriter… Car il ne comptait pas renoncer à la première difficulté.

Les mois passèrent et le culte se montra généreux envers leur jeune recrue. Leurs meilleurs alchimistes administraient dans les muscles de Ruthan des substances douteuses mais à l’efficacité remarquable. En quelques semaines à peine, il se transforma. Il avait déjà la carrure d’un guerrier, mais désormais c’était un véritable colosse. Les veines de ses bras et de son visage étaient gonflées et ne semblaient jamais s’apaiser. Ses yeux étaient continuellement injectés de sang et sa mâchoire serrée par la douleur ne s’ouvrait presque plus. C’était tout juste s’il parvenait encore à articuler des mots en bougeant les lèvres.

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Soviné, arpentant la montagne, découvrit enfin ce qu’il cherchait : une caverne. Certes elle était malodorante, mais elle allait lui permettre de maintenir son corps à une température respectable pendant les nuits d’hiver afin de passer toute l’année ici. Mais le lieu possédait déjà un propriétaire. Lorsqu’il s’approcha un peu trop près de cet endroit, une créature haute de deux mètres apparut en rugissant. C’était un ours bien déterminé à ne pas partager son logis. Soviné s’éloigna… Pour cette fois-ci.

En échange de son entraînement quotidien et de ses produits qui ont fait de lui l’homme le plus terrifiant de Linesse, Ruthan devait accomplir des tâches pour le culte. Plus jamais il n’intervenait pour venir en aide aux caravanes de marchands en difficulté, non. Désormais c’était lui qui les prenait d’assaut. Il massacrait marchands et mercenaires pour dérober la cargaison.

Et quand il ne s’agissait pas de pillages, c’était des assassinats. Une manière élégante pour nommer des véritables carnages. Il était devenu un soldat impitoyable et le culte y trouvait son compte.

Entraînement

Soviné s’affutait chaque jour. Motivé par la nécessité d’obtenir un endroit où dormir, il orienta ses entraînements vers le développement de ses compétences martiales. Il apprenait à frapper sans se blesser contre des objets de plus en plus durs. La terre, les arbres et enfin la roche.

Comme il l’avait espéré, les rudes conditions climatiques n’étaient pas sans bénéfices. Son corps s’adapta et il développa une immunité. Il ne tombait presque jamais malade, le froid ne semblait plus pouvoir le pénétrer et sa peau devint aussi résistante que du cuir. Il était prêt…

Lors d’une cérémonie démoniaque au sein du culte de Linesse, Ruthan fut convoqué. Il en était à la toute dernière étape de son entraînement : faire de lui un guerrier pour toujours. Au point de ne plus jamais pouvoir revenir à sa vie d’avant. Devenir un Chevalier Noir, c’était abandonner son esprit critique, son libre arbitre. Obnubilé par la honte d’avoir été désarmé et par la vengeance que lui apporterait la victoire sur le duel, il accepta sans même percevoir l’ampleur de cette décision.

Deux braseros étaient entreposés dans la salle du rituel. Ses deux épées fraîchement reforgées et affûtées lui furent données. Puis il dut faire un acte de foi. Pour accepter de devenir un Chevalier Noir, il devait accepter de ne plus jamais pouvoir se séparer de ses lames… Et ainsi ne plus jamais pouvoir se faire désarmer.

Enfin prêt à affronter ce redoutable adversaire, Soviné retourna dans la grotte. Une fois encore, l’ours était là prêt à défendre son territoire. Mais il n’était pas venu pour se laisser intimider par un simple rugissement. Il devait vaincre ou mourir. Lorsque l’animal chargea pour tenter de le mordre, il le trouva lent et prévisible. L’ours n’attaquait qu’avec force et sans aucune maîtrise alors que lui était vif comme l’éclair et évitait ses attaques sans difficulté. Sa gueule et ses griffes étaient ses seules armes, alors que pour Soviné, tout son corps était une arme : des coups de pied pour atteindre les articulations, des coups de poing dans la mâchoire pour assommer, des coups de genoux et de coudes pour les phases de combat rapproché et même des coups de tête pour espérer briser les canines de la bête féroce. Jamais de sa vie, Soviné ne s’était confronté à un adversaire aussi dangereux, mais encore une fois, son entraînement journalier dans les montagnes avait payé. À chaque coup de griffe, il parvenait à frapper dans le ventre de la bête. À chaque morsure, l’ours manquait son adversaire et subissait des contre-attaques puissantes.

Une fois encore, le chevalier noir accepta d’un signe de tête. Il plongea ses deux mains dans les braseros. Il tenait ses deux armes comme s’il s’accrochait à sa propre vengeance. La chair de ses mains et de ses avant-bras se mit à fondre pour se lier aux manches de ses épées. La douleur était insoutenable, mais dans le sang de Ruthan coulaient toutes les drogues nécessaires pour qu’il puisse tenir.

Lorsqu’il retira ses mains des braises brûlantes, ses épées s’étaient soudées. Plus jamais il ne pourrait tenir quoi que ce soit d’autre que ses armes. Ses yeux rouges injectés de sang avaient viré au noir. Il n’avait plus aucun autre but. C’était devenu un tueur dénué de toute réflexion… Un monstre irrécupérable. Il était prêt pour le duel. Il ne lui restait plus que quelques mois à attendre. Quelques mois qu’il allait passer à s’améliorer encore.

Au plus profond de son instinct, l’animal savait qu’il fallait craindre les humains. Il les craignait surtout lorsqu’ils étaient en groupe. C’était pour lui quelque chose de nouveau de constater qu’un humain seul pouvait être plus fort que lui. Cet élément le ramena à son instinct conservateur. L’ours arrêta d’attaquer pour pousser un cri vers la grotte. Trois oursons à peine assez velus pour affronter le froid de cette journée en sortirent et les quatre bêtes cédèrent leur grotte. Soviné fut immédiatement peiné de voir que sa victoire allait priver cette famille de leur logement.

Il voulut leur dire d’arrêter et de rester ici. Mais il ne pouvait communiquer avec eux. Les ours étaient partis et il avait gagné cet endroit… Déçu de lui, il s’y installa tout de même, en quête de réponses. Soviné était rongé par la culpabilité. Pour vivre ici, il avait chassé une famille ! Peut-être que les oursons allaient mourir de froid sans leur logis ? Tout ça pour quoi ? Pour une compétition ridicule ? Pour une victoire sur un guerrier qu’il avait croisé il y a des mois ? Quelle utilité au final ?

Tourmenté, il avait négligé la spiritualité de son entraînement. Il avait négligé l’équilibre des choses et le respect pour la vie des animaux. Tout ça pour survivre ici dans les montagnes. Tout ça pour un duel ridicule ! Il avait dépassé certaines limites et il était devenu précisément ce qu’il ne voulait pas être : un égoïste. L’heure du duel approchait, et il était dans de bien mauvaises dispositions…

Pour Ruthan, dormir avec des épées était très inconfortable, manger était impossible. Pour s’occuper de ces tâches secondaires, il avait tous les serviteurs à sa disposition. Pour s’équiper de son armure comme pour se laver, il pouvait réclamer toute l’aide qu’il voulait. Son autonomie et son libre-arbitre restaient les seules choses inaccessibles. Mais il n’en avait que faire. Le duel approchait et il se réjouissait à l’idée de massacrer ce misérable Soviné ! Qu’il vienne se confronter à lui, il était prêt !

Pour l’évènement, les habitants s’étaient réunis. Le combat s’annonçait grandiose et la somme à gagner intéressait le culte, certain d’avoir fait un bon investissement en misant sur Ruthan.

Soviné réapparut à Linesse ce jour-là avec une mine fermée. Il n’avait pas beaucoup changé. Son corps s’était raffermi certes, mais c’était négligeable comparé à la métamorphose de Ruthan. Lui était devenu un chevalier noir, un monstre assoiffé de sang. Parfaitement incapable de parler ni de se servir de ses mains hormis pour tuer, il avait perdu toute compassion. Son regard était plein de haine et il n’avait qu’une envie c’était de massacrer son rival ! Il était obnubilé et enfin, cet insecte se présentait devant lui !

En voyant combien son ancien ami devenu rival avait changé, c’était trop pour lui. « Il n’y aura pas de combat » annonça Soviné de but-en-blanc à l’attention de la foule. « Je suis prêt à être déclaré perdant, je ne veux plus me battre. »

Fou de rage, Ruthan n’avait pas attendu tout ce temps pour se faire voler son jour de gloire ! Il l’attaqua directement alors que le combat n’était même pas annoncé par les organisateurs. Aussitôt la foule s’agita pour acclamer à chaque attaque.

Vif comme l’éclair, l’homme sans arme recula et évita les coups d’épée. Insaisissable comme un chat, il ne faisait que rester à distance sans jamais attaquer. Il répéta à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas se battre, mais face à lui, Ruthan n’écoutait rien. Plus rien n’avait d’importance ! Il voulait vaincre à tout prix ! Il avait attendu sa victoire pendant un an ! Plein de haine en voyant que son adversaire ne faisait que fuir, il redoubla d’agressivité tout en poussant des grognements gutturaux à chaque attaque. Ruthan n’était pas devenu un Chevalier Noir du Culte sans mérite. À chaque attaque, il observait son adversaire. Il s’habituait à ses esquives, il devenait plus précis et plus dangereux à mesure que le combat continuait.

Fuite

Soviné opta pour la fuite. Il était de toute façon plus rapide que son adversaire. Il traversa la foule en bondissant comme un jaguar et se précipita hors de la ville. Ruthan se lança à sa poursuite, prêt à trancher chaque personne qui lui bloquerait le passage. Prudents, les observateurs s’écartèrent pour le laisser suivre son adversaire. Mais la forêt était vaste et la nuit sombre. Le colosse avait peu de chances de retrouver son adversaire ici. Furieux, il frappa tout ce qui passait à sa portée. Les animaux, le sol, les arbres. Il hurlait du fond de sa gorge pour exprimer sa frustration. Rien ne pouvait apaiser sa colère… Rien, sauf son adversaire.

Soviné réapparut et lui fit face. Ici, loin de la foule et du bruit. Il lui implora d’arrêter ce combat ridicule. Ce duel n’avait que trop duré et ils avaient tous les deux perdu bien trop de leur humanité pour remporter quelques pièces d’or dont ils n’avaient même pas besoin.

Mais Ruthan avait perdu l’esprit. C’était devenu un tueur qui ne pouvait plus être raisonné par des mots. Il attaqua à nouveau avec encore plus de furie. Un véritable déluge de lames s’abattait sur Soviné qui était contraint de reculer et de redoubler d’efforts pour ne pas être touché.

Mais même le meilleur des guerriers commet des erreurs, et c’est ainsi qu’une lame vint enfin atteindre sa cible. C’était un estoc, vif et puissant qui l’avait touché à l’épaule. Son regard compatissant se changea en mine sévère. D’un coup de poing, il frappa le plat de la lame qui était encore logée dans sa blessure. Celle-ci se brisa complètement et il arracha le morceau qui se trouvait encore dans la plaie.

Maintenant armé d’une seule épée, Ruthan ne représentait plus une réelle menace, mais c’est plein de désespoir qu’il chargea quand même. Cette fois-ci il savait que le combat était perdu à moins qu’il ne parvienne à tuer son abominable rival. Mais il n’était pas habitué à se battre avec une seule arme. Dans la confusion d’une passe maladroite, son adversaire saisit l’opportunité. Par une acrobatie agile, il bloqua le bras armé de Ruthan pour l’empêcher de bouger. Il cassa la lame de la deuxième épée puis le repoussa avec force d’un coup de pied dans le plexus.

Déséquilibré par la puissance du coup, l’homme en armure recula de plusieurs pas pour tomber lourdement sur le dos. Il serra les dents et chercha à se relever, mais le pied de Soviné se posa sur sa gorge pour le maintenir au sol.

« Et maintenant qu’est-ce que tu comptes faire hein ? Tu veux te battre contre moi sans tes armes ? Je te l’ai dit. J’abandonne ce combat ridicule, tu as gagné. Va célébrer ta victoire ! »

Les dents serrées, Ruthan frappa avec ce qui restait de ses lames mais ne put atteindre la jambe du moine, celui-ci s’étant éloigné. Le chevalier noir peina à se remettre debout, en plus du poids de son armure, ses mains scellées en poings étaient idéales pour se battre, mais inutiles pour tout le reste. Quand il fut enfin debout, son adversaire avait disparu. Il continua de pousser des hurlements terrifiants jusqu’à ce qu’enfin, les villageois arrivent jusqu’à lui. Ces derniers considérèrent que la brute de Ruthan avait simplement brisé ses lames en frappant contre les arbres et que Soviné avait bel et bien abandonné le combat.

Il fut ramené à Linesse, honteux de la cuisante défaite qu’il avait subie dans la forêt. Néanmoins ici, il fut reconnu comme le gagnant du combat. Le culte récupéra la somme proposée au gagnant et fit de Ruthan leur nouveau champion.

Dans les semaines qui suivirent, ses lames furent reforgées et il fut alors à nouveau capable de se battre pour la solde de ce culte infâme. Il avait maintenant tout ce qu’il avait convoité : la gloire, la victoire, la reconnaissance… Malheureusement, cette victoire avait un goût de cendres.

Retour au pays

Soviné retourna dans la montagne, là où il se sentait vraiment chez lui. Il avait perdu son défi, mais au final, quelle importance ça pouvait bien avoir ? À quoi lui serviraient des pièces d’or dans un endroit pareil ? Il pouvait bien les laisser.

Lorsqu’il arriva à sa grotte qui était devenue son foyer quelque chose d’inhabituel l’y attendait. L’ours s’y trouvait ! Et il était accompagné de trois ours adolescents prêts à défendre eux aussi leur territoire ! Ils avaient profité de son absence pour récupérer les lieux.

Soviné sourit et céda son foyer. Il quitta les lieux, le cœur léger, avec un sentiment de rédemption.


Fin


Voilà chers lecteurs, j’espère que cette histoire vous aura plu ! J’espère comme toujours avoir réussi à vous surprendre ! Je voulais vraiment réaliser une histoire qui se termine bien et sur une note légère. Si vous voulez m’aider à faire un pas de plus vers le métier d’écrivain, laissez un commentaire, un pouce vert, un partage (ou les trois). Vous connaissez la chanson : c’est bon pour mon référencement et ma visibilité. Ça ne vous prend que quelques secondes mais pour moi ça m’aide énormément.

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